Biographie
René
Girard
René GIRARD, l’homme et l’œuvre.
René Girard est le penseur français le plus étonnant qui ait traversé le XXe siècle. Ses découvertes sont encore si controversées, si difficiles à assimiler pour certains qu’elles sont l’objet d’une méfiance et d’une incompréhension particulièrement injustes. Pourtant René Girard est certainement un intellectuel aussi important que Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss et quelques autres. Il est enseigné à l’étranger, sa réputation est mondiale, mais il est encore méprisé en France. Michel Serres le considère comme « le Darwin des sciences humaines ». Il faut dire que sa recherche bouscule bien des traditions, elle est en marge de la pensée officielle, et cela dérange beaucoup de monde.
Académicien
français, il est encore presque inconnu... en France. Il
est Docteur honoris causa des universités d’Amsterdam, Innsbruck, Anvers,
Padoue, Montréal et Baltimore. C’est un esprit indépendant qui a travaillé hors
des sentiers battus. Il avoue lui-même : « En France […], si vous
ne faites pas partie de l’École, vous n’avez aucune chance d’être reconnu. »
Difficile à classer, il est critique littéraire, philosophe, anthropologue. Sa réflexion touche aussi bien à la sociologie, à la psychologie, et à beaucoup d’autres domaines. Handicap suprême en France, il se définit lui-même comme un penseur chrétien.
Biographie
René Girard est né à Avignon le 25 décembre 1923. Son père, Joseph Girard, a été archiviste
paléographe, conservateur de la
bibliothèque et du Musée Calvet à Avignon de 1906 à 1949. Il était anticlérical et républicain. Sa mère, pour sa part, était catholique.
Le parcours de René Girard est peu académique. Enfant, il
ne supporte pas l’école, qu’il sèche régulièrement, et il apprend à lire tout
seul. Il est renvoyé du lycée d’Avignon pour mauvaise conduite. Il passe brillamment
son bac en candidat libre au moment où éclate la seconde guerre mondiale. Son
père l’envoie à Paris où il se retrouve libre de toute pression familiale à
cause de la ligne de démarcation. Il s’inscrit en classe préparatoire mais
interrompt sa préparation au concours de l’E.N.S. De 1943 à 1947, il étudie à l’École nationale des Chartes à Paris mais se montre peu enthousiaste à l’idée de devenir
archiviste comme son père…
Par chance, et un peu par hasard, il obtient une bourse
et un poste d’assistant de français à l’Université Johns Hopkins de Baltimore.
Excellente occasion pour lui de fuir la France où il s’ennuie.
Il se marie aux États-Unis et a trois enfants. Il effectue la totalité de sa carrière aux États-Unis. Il obtient un doctorat d’histoire en 1950 à l’Université d’Indiana, où il commence à enseigner la littérature. De 1957 à 1968, il est enseignant à l’Université Johns Hopkins de Baltimore. En 1968, il rejoint l’Université de Buffalo où il demeure jusqu’en 1975, puis il retourne à Johns Hopkins. Il termine sa carrière académique, de 1980 à sa retraite en 1995, à la prestigieuse Université de Stanford en Californie, où il réside jusqu’à sa mort. Le 17 mars 2005, René Girard a été élu à l’Académie française. Il a été reçu sous la Coupole le 15 décembre 2005. Il est décédé le 4 novembre 2015 à Stanford, où il est enterré.
Sa carrière
Son œuvre s’articule en trois moments forts.
D’abord à travers une approche littéraire où il conçoit la théorie du « désir
mimétique ». Puis comme anthropologue quand il élabore sa deuxième
théorie fondamentale, celle du mécanisme de la « victime émissaire ».
Enfin quand il approfondit son intuition première sur le message
biblique comme anthropologie générale.
Premier moment : l’approche littéraire
Dans son premier livre, publié en 1961, Mensonge
romantique et vérité romanesque, René Girard
expose sa théorie du « désir mimétique ». C’est en étudiant
les grands auteurs ─ Cervantès, Shakespeare, Stendhal, Dostoïevski, Proust ─
qu’il découvre que tous ont eu l’intuition que le désir n’est pas autonome.
Tout désir est l’imitation du désir d’un autre. Loin
d’être indépendant et propre à la personne qui l’éprouve (comme le croient les
romantiques), le désir est toujours déclenché par le désir qu’un autre a d’un
objet quelconque. Cet « autre » nous sert de médiateur ou
de modèle. Prenons un exemple trivial. Cette fille ne m’a jamais
particulièrement attiré. Mon meilleur copain commence à sortir avec elle. Je ne
tarde pas à tomber éperdument amoureux d’elle... Combien de romans, ou de
scénarios de films, reproduisent-ils ce schéma ? Il ne s’agit rien moins
que d’un réflexe mimétique.
Le sujet désirant attribue un prestige particulier au
modèle tandis qu’il se persuade que le modèle, de son côté, désire par lui-même
et pour lui-même de façon absolument autonome (ce qui est faux, évidemment). Le
rapport n’est pas direct entre le sujet qui désire et l’objet désiré : il
y a toujours un truchement. Plus que l’objet, c’est le modèle donc ─ que
René Girard appelle médiateur ─ qui attire ; c’est l’être du
modèle qui est recherché. René Girard qualifie le désir de métaphysique dans
la mesure où, bien plus qu’un désir de possession, « tout désir
est désir d’être », il est une aspiration. JE désire l’AUTRE parce que
JE est sûr que le désir de l’AUTRE est « vraiment » autonome.
Shakespeare fait dire à Coriolan parlant de son pire ennemi : « Si
je n’étais pas qui je suis, je voudrais être lui. » Arthur Rimbaud
résume cela de façon extraordinairement économique en disant : « JE
est un autre ».
Exemples littéraires
Prenons quelques exemples dans les œuvres que René Girard
a étudiées dans Mensonge romantique et vérité romanesque.
Dans Le Rouge et le noir, Julien Sorel ne
s’éprend de Mathilde de la Mole qu’à partir du moment où il s’aperçoit qu’elle
est convoitée par tous les hommes autour d’elle. Littéralement, elle attire
tous les regards… Les coquettes connaissent bien ces techniques de séduction !
Elles sont infaillibles. Stendhal nomme « vanité » ce
comportement imitatif irrationnel et quasi incontrôlable. Chez Proust, ce qui
est décrit comme « snobisme » n’est rien d’autre non plus
qu’un comportement imitatif. Le snob est obsédé par le regard des autres. Par
une inversion perverse, il veut à tout prix passer pour un modèle à
recopier. Pour s’admirer, il a besoin de l’admiration de tous ! Chez
Dostoïevski, L’Éternel mari est hanté par l’amant de sa femme,
il veut comprendre le désir que l’Autre a éprouvé pour celle qu’il a lui-même
aimée… Chez Shakespeare, tous les personnages (ou presque) sont dévorés par
l’envie et la jalousie.
L’obsession de l’autonomie, couplée au désir mimétique irrépressible et impossible à satisfaire, conduit tout droit au sentiment de persécution. Un bon exemple se trouve dans le sonnet 29 de Shakespeare ─ je cite ici ma propre traduction :
Méprisé par la fortune et par tous les hommes,
Je déplore, reclus, mon état de proscrit ;
De mes cris impuissants j’indispose le ciel,
Et je me considère, et je maudis mon sort.
Comme tous, je voudrais être plein
d’espérances,
Être entouré d’amis et être reconnu ;
Je voudrais leur talent, j’envie leur influence,
Impatient de désirs et jamais satisfait.
Autres exemples
Bien sûr, le désir mimétique n’est pas l’apanage de la
littérature. Le marketing fonctionne exactement sur le même
principe. Ce qu’on appelle, à tort, « créer des besoins »
n’est en réalité qu’une technique habile qui consiste à « créer des
désirs ». Ce qui prouve, a posteriori, que les désirs ne sont pas
spontanés puisqu’ils peuvent être fabriqués ! La mode en est
l’illustration parfaite. Pour « être moi-même », il faut absolument
que je sois comme tout le monde au même moment ! C’est ce que René Girard
appelle la « mimésis d’appropriation ».
Médiation externe, médiation interne
Comment agit le médiateur ? Il y a en fait, deux types de médiateurs, comme il y a deux types de médiations.
La médiation est externe lorsque le médiateur du désir est physiquement ou socialement hors d’atteinte du sujet, voire hors du monde réel comme l’est Amadis de Gaule pour Don Quichotte. Le héros de Cervantès vit une sorte de folie mais il ne sombre jamais dans le désespoir. Rien ne vient jamais le dégriser. La star, par définition, est inaccessible. Elle ne donne à prendre que son image ! La médiation externe peut être aussi extrêmement utile, dans l’éducation par exemple. Tout apprentissage repose à la base sur l’imitation du maître… Dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, à propos de la mimésis d’appropriation, René Girard dit clairement : « Il n’y a rien ou presque, dans les comportements humains, qui ne soit appris, et tout apprentissage se ramène à l’imitation. Si les hommes, tout à coup, cessaient d’imiter, toutes les formes culturelles s’évanouiraient. » Rien que cela !
La médiation est interne lorsque le médiateur est réel et au même niveau que le sujet. Il se
transforme alors en rival et en obstacle pour l’appropriation de l’objet dont
la valeur augmente à mesure que la rivalité croît. C’est l’univers des romans
de Stendhal, Proust ou Dostoïevski. Le titre d’un des romans de Dostoïevski est
justement Les Possédés. Chacun tient absolument à l’illusion de
l’authenticité de ses désirs. En même temps, celui qui me fascine est à la fois
mon modèle et celui qui m’empêche de réaliser mon désir puisqu’il possède ce
que je désire absolument. Il devient un « modèle obstacle ».
Progressivement, notre rivalité l’emporte sur notre fascination, et la
compétition seule nous occupe. Peu importe finalement l’objet de notre désir,
le seul enjeu est de l’emporter sur notre rival.
La rivalité peut être sans fin, puisqu’elle agit en
miroir. Chacun imite l’autre qui imite le premier… Il en est ainsi de la
vendetta : chaque vengeance appelle la suivante. Le mécanisme des
représailles peut ne jamais s’arrêter !
Tout le sport (compétition et spectacle confondus),
le showbiz, les jeux-concours, la télé-réalité (où les adversaires
et rivaux s’éliminent mutuellement), le capitalisme et son principe de compétitivité
fonctionnent sur le même principe : tout le monde est mis en
concurrence. De même pour les jeux d’argent, la Bourse, etc. Le monde financier
est un excellent exemple de l’emballement mimétique. Ce n’est pas le produit en
soi qui a de la valeur, c’est la quantité de demandes ─ c’est-à-dire la
multiplication des désirs manifestés ─ qui fait la valeur de
l’objet. L’objet n’est rien en soi, c’est la rivalité mimétique qui en fait le
prix. Le principe est fondamentalement simple mais ses conséquences sont immenses
et redoutables. Les guerres les plus meurtrières ont toutes des sources
mimétiques : deux voisins se disputent le même territoire, le même droit, le
même honneur, voire la même femme comme dans la Guerre de Troie.
Deuxième moment : la violence mimétique
Après s’être intéressé à la littérature, René Girard
commence à réfléchir aux aspects anthropologiques du mimétisme. Il se lance
dans l’étude des tragédies grecques et il aborde la question du sacrifice.
C’est l’objet de son livre le plus connu, La Violence et le sacré,
publié en 1972.
La violence et le sacré
Sa découverte du désir mimétique amène René Girard à
s’interroger sur la violence, orientant ainsi son intérêt dans le champ de
l’anthropologie. Aristote avait remarqué que l’homme était l’espèce la plus
apte à l’imitation. C’est ce qui explique les extraordinaires facultés
d’apprentissage des humains, mais aussi la facilité avec laquelle la rivalité
mimétique se développe dans des conflits pour l’appropriation des objets. Cette
rivalité étant contagieuse, la violence menace à tout instant et ceci a une incidence
sur l’organisation des communautés humaines. René Girard comprend que
« l’ordre » n’est que le résultat d’une crise mimétique
« résolue ». Reste à savoir comment l’ordre apparaît. Il entreprend
de lire toute la littérature ethnologique et débouche sur sa deuxième grande
hypothèse : c’est le « mécanisme victimaire » ou
« mécanisme de la victime émissaire » qui est à l’origine du
religieux archaïque.
Le mécanisme victimaire
Si deux individus désirent la même chose, il y en aura
bientôt un troisième, un quatrième… L’effet se propage comme une traînée de
poudre… René Girard parle de « contagion mimétique ». L’objet de la
convoitise est vite oublié, les rivalités mimétiques s’exacerbent, et le
conflit se transforme en antagonisme généralisé : s’ensuivent le chaos,
l’indifférenciation, « la guerre de tous contre tous », comme
l’appelle Thomas Hobbes, ce que René Girard appelle justement la crise
mimétique. Et celle-ci va toujours en s’amplifiant. Clausewitz parle d’une
« montée aux extrêmes ». Si rien d’extérieur ne vient
interrompre le processus, le combat ne peut s’achever que faute de
combattants ! Comment cette crise qui paraît sans fin peut-elle se
résoudre, comment la paix peut-elle revenir ?
Pour Girard, cette énigme ne fait qu’un avec l’apparition
du sacré. C’est précisément au paroxysme de la crise de tous contre
tous que peut intervenir un mécanisme salvateur : le « tous
contre tous » violent peut se transformer en un miraculeux « tous
contre un ». Si ce mécanisme ne se déclenche pas, la conséquence est
la destruction irrémédiable du groupe. Pourquoi René Girard utilise-t-il le
terme de mécanisme ? C’est que le processus ne dépend de personne
en particulier, il découle du mimétisme lui-même. À mesure que les rivalités
mimétiques s’exaspèrent, les rivaux tendent à oublier les objets qui en sont à
l’origine, ils sont de plus en plus fascinés les uns par les autres, de plus en
plus indifférenciés. À ce stade de
fascination et de haine chauffées à blanc, la sélection d’antagonistes va se
faire de plus en plus contingente, spontanée, et il se pourra alors qu’un
individu, pour une raison qui peut être parfaitement fortuite, focalise sur lui
tout le besoin de violence du groupe en effervescence. Dès que cette polarisation
s’amorce, la crise mimétique s’emballe et atteint un paroxysme : la
communauté unanime se trouve alors rassemblée contre un individu unique.
Après que la « victime émissaire » a péri, la communauté retrouve une
forme de paix et de stabilité, et elle se persuade alors que le choix de la
« victime » était le bon.
Le phénomène n’est pas rare. Il est presque quotidien et
peut être observé partout. Dans les micro-sociétés ou petites communautés,
depuis les cours de récréation jusqu’aux entreprises, on trouve toujours une
« tête de turc », une « bête noire », un
« souffre-douleur » qui semble tout désigné… La victime peut
être parfaitement innocente comme le Billy Budd d’Herman
Melville. On trouve toujours une victime potentielle à portée de main.
Ceci est remarquablement explicité par saint Jean dans le
récit de la Passion du Christ. « Grands prêtres et Pharisiens réunirent
alors un conseil : ‘‘Que
faisons-nous ? dirent-ils ; cet homme accomplit beaucoup de signes.
Si nous le laissons faire, tous croiront en lui et les Romains viendront et
détruiront notre Lieu Saint et notre nation.’’ L’un
d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur
dit : ‘‘ Vous n’y
entendez rien. Vous ne voyez pas qu’il vaut mieux qu’un seul homme
meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière.’’ »
Ainsi la violence, à son paroxysme, tend à se focaliser
sur une victime arbitraire et l’unanimité se fait contre elle. Dans La Violence
et le sacré, René Girard précise : « Il s’agit toujours d’épingler
la responsabilité du désastre sur un individu particulier, de répondre à la
question mythique par excellence : ‘‘qui
a commencé ?’’ » Plus
trivialement, on remarque que la « défense » spontanée dans un
conflit mimétique de toute nature consiste à lancer : « Et
puis d’abord, c’est pas moi qui ai commencé le premier ! » Ou
bien : « Et puis d’abord, y a pas que moi… » Nous sommes
constamment en quête d’un bouc émissaire.
L’élimination de la victime fait tomber brutalement
l’exacerbation de la violence du groupe en fusion, violence dont chacun était
possédé l’instant d’avant. Le « sacrifice » une fois accompli, le
groupe se retrouve subitement hébété mais apaisé, comme « réconcilié
avec lui-même ». La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la
fois comme la responsable de la crise et l’auteur de ce miracle de la paix
retrouvée. Elle apparaît alors comme « sacrée », c’est-à-dire
porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix.
C’est la genèse du religieux archaïque tel que René Girard le
découvre dans la lecture des mythes de toutes provenances et dans les rapports
des ethnologues.
Paradoxalement, on découvre que
c’est la violence qui a expulsé la
violence, elle est donc efficace. Elle paraît toujours justifiée. Le Christ
exprime cette « réussite » par ces mots : « Satan expulse Satan. »
Fondement des religions
Le conflit de « tous contre tous » étant apaisé, la question se pose alors du moyen de l’empêcher de se reproduire. De là s’ensuivent les interdits, les sacrifices rituels, les mythes, tout un système de lois qui définissent le cadre d’une société organisée.
Les interdits portent toujours sur les risques d’indifférenciation, sur la ressemblance, la confusion des identités, la trop grande proximité entre les personnes ─ en particulier l’interdit absolu de l’inceste, mais tout aussi bien l’interdit de l’homosexualité. L’injonction est unique, elle équivaut à déclarer : tu n’aimeras pas ton prochain, n’approche pas de celui qui te ressemble le plus.
Les rites, à l’inverse, tendent à reproduire la crise mimétique violente pour mieux la conjurer ─ soit par un sacrifice symbolique, soit par un sacrifice réel, comme les Aztèques qui exécutaient de vraies victimes en haut de leurs pyramides. Un reste de ces pratiques, comme un stigmate des rites ancestraux, se retrouve dans le Carnaval : tout le monde se déguise, la perte d’identité est totale, la confusion des personnes, l’indifférenciation sont la règle, les désirs peuvent s’exposer sans tabou… jusqu’à ce qu’on brûle le dieu-carnaval en expiation et tout ensuite rentre dans l’ordre !
Les mythes, quant à eux,
ont pour fonction de raconter, c’est-à-dire de penser la
violence initiale et sa résolution sacrificielle. Comme l’histoire est racontée
par les survivants, c’est-à-dire les meurtriers qui se croient
« vainqueurs » de la crise violente qu’ils ont traversée, le mythe
présente toujours « les faits » du point de vue des lyncheurs, des
homicides… pour les justifier. Qu’on pense au mythe de Dionysos et à ses
avatars modernes ─ le carnaval justement.
Comme le mythe n’est jamais raconté du
point de vue de la victime, René Girard a conçu la notion de méconnaissance,
c’est-à-dire d’occultation de la vérité, le moyen par lequel les lyncheurs se
mentent à eux-mêmes et ne s’avouent jamais meurtriers. À leurs yeux, la
violence qu’ils ont exercée en tuant une victime émissaire est bonne et
légitime. Et elle l’est en effet, puisqu’après le sacrifice, la paix a été
restaurée au sein de la communauté réconciliée. Littéralement, ils ne savent pas ce qu’ils font et ils
n’ont aucun moyen de savoir ce qu’ils font. Les lyncheurs ne se sentent jamais
coupables. René Girard précise utilement (dans La Route antique des
hommes pervers) : « L’élimination radicale des ‘‘coupables’’ rappelle la manipulation dont
l’histoire fait l’objet dans le monde totalitaire. » Quand les
staliniens et autres Khmers rouges réécrivaient l’histoire, ils ne faisaient que
construire un mythe, au sens le plus archaïque du terme ─ troublant XXe
siècle !
Cette élaboration religieuse se fait progressivement au
long de la répétition des crises mimétiques dont la résolution violente n’apporte
la paix que de façon temporaire. La mise en place de rites et d’interdits
constitue une sorte de savoir empirique sur la violence. Les prêtres sont
dépositaires, comme « naturellement », du premier pouvoir d’une
société organisée. Ils étaient tout puissants dans l’Égypte antique.
L’ethnologie et les mythes fondateurs
Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les
témoins de semblables faits qui remontent à la nuit des temps, les preuves
indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les
communautés humaines et les innombrables mythes qui ont été recueillis chez les
peuples les plus divers. Dans notre culture, pensons à Caïn et Abel, à Romulus
et Remus… Si la théorie est vraie, alors on trouvera dans tous les mythes des
caractères récurrents : on y verra une victime qui est considérée comme
coupable par tous, une victime qui porte des traits préférentiels de sélection
victimaire (par exemple une infirmité) et c’est cette victime rapidement
divinisée qui est à l’origine de l’engendrement de l’ordre qui régit le groupe.
Romulus tue son frère jumeau et fonde Rome. La violence « instaure »
le sacré. René Girard trouve ces éléments constitutifs dans de nombreux mythes,
à commencer par celui d’Œdipe, qu’il étudie dans son livre, La Violence
et le sacré.
La relative incompréhension qu’a rencontré ce livre lui fait éprouver la difficulté de rendre ses idées accessibles. Avec l’aide de Jean-Michel Oughourlian et de Guy Lefort, deux psychiatres français, il met au point l’ouvrage suivant qui expose l’ensemble de sa pensée : Des choses cachées depuis la fondation du monde, paru en 1978. Le livre est bien accueilli par le grand public français mais il est reçu par un silence à peu près total dans les milieux universitaires.
Le processus d’hominisation
Le mécanisme victimaire va fournir la
clé du défi que constitue la question du passage de l’animal à l’homme.
Dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard
développe les implications de sa découverte sur cette question. Pour rendre
compte de ce passage à l’hominisation, en effet, il ne faut rien supposer
d’autre que ce qu’on trouve déjà dans le monde animal, chez les primates : un
fort degré de mimétisme lié à un volume important du cerveau. Ce qui empêche,
dans les sociétés animales ou préhumaines, la violence résultant de la « mimésis
d’appropriation » de dégénérer, c’est le système instinctuel de
soumission aux individus dominants. Tous les animaux supérieurs obéissent à
cette loi du mâle dominant. Le conflit mimétique n’aboutit jamais à
une mise à mort ─ à deux exceptions notables près : chez les rats et chez
les humains. En général, une fois établie, la soumission d’un individu à un
dominant reste stable.
La prévention du retour de cette crise terrifiante est
une nécessité existentielle pour le groupe et on peut imaginer l’intense
concentration qui se fait sur la victime qui l’a sauvé. Parce qu’ils veulent
rester réconciliés, nos ancêtres doivent s’attacher au maintien de cette paix
miraculeuse en substituant à la victime originaire des victimes nouvelles.
C’est le rôle des rites. Les conditions sont remplies pour l’apparition du
premier signifiant, le plus simple ‒ une unité se détachant sur une masse indifférenciée
‒ à travers la nécessité du choix d’une victime. Ce premier symbole, la
victime, signifie d’abord tout ce qui est en rapport avec le mécanisme
réconciliateur : le sacré a le caractère d’une transcendance terrifiante à
la fois maléfique et bénéfique. Tous les dieux de la mythologie ont
une double face : ils sont admirés, adorés, et en même temps ils sont
craints. Ce qui émerge, et se développe progressivement sur une période de
centaines de milliers d’années, c’est un nouveau mode de gestion de la
violence : elle consiste à la différer, grâce à des interdits et des
rites. On passe ainsi d’une protection instinctuelle animale à
ce qu’on peut qualifier de protection culturelle proprement humaine. Et parallèlement
s’élabore la pensée symbolique. Ce qui se dessine alors, c’est
l’origine de la culture. Nous savons qu’il n’y a pas de culture sans pensée
symbolique. Celle-ci naît sur le premier cadavre lapidé ─ ou sur une première
tombe, un premier mausolée, ou une pyramide, un dolmen, une première sépulture,
aussi rudimentaire soit-elle.
L’élaboration des rites et des interdits par les
premières communautés humaines constituées prend des formes infiniment variées
tout en obéissant à des règles ou des mécanismes rigoureux : ceux-ci n’ont
d’autre fonction que d’empêcher le retour de la crise mimétique ou crise
d’indifférenciation. On peut ainsi retrouver dans le religieux archaïque
l’origine de toutes les institutions politiques ou culturelles. L’ordre se
confond à la différenciation :
les clans, les hiérarchies, les classes d’âge, les métiers, les castes, etc. À
travers l’infinie variété des cultures, on trouve les mêmes fondamentaux.
Le statut scientifique de l’hypothèse
Malgré l’argumentation solide et documentée de René
Girard, le statut scientifique de son hypothèse pose problème. Comme la théorie
de la sélection naturelle des espèces est le principe rationnel
d’explication de l’immense diversité de formes de vie, la théorie du mécanisme
victimaire est celui de l’explication de l’engendrement de l’infinie
diversité des formes culturelles. L’analogie avec l’hypothèse de Darwin n’est pas fortuite. Dans les deux cas, l’hypothèse se présente comme
non susceptible d’être prouvée expérimentalement, étant donné l’infinie période
de temps nécessaire à la production des phénomènes. Aucune expérimentation
grandeur nature ne peut être provoquée. On peut cependant en retrouver des
manifestations équivalentes dans les lynchages. Le harcèlement sur les réseaux
sociaux est lui aussi très archaïque ! Reste encore à interroger les
paléontologues et les archéologues sur les phénomènes liés aux inhumations, par
exemple. Comme hypothèse, la théorie mimétique s’impose par son
pouvoir explicatif incomparable.
Troisième moment : le texte biblique comme science de l’homme
Ayant rassemblé et examiné une quantité impressionnante
de mythes à travers la planète et se rapportant à toutes les époques, René
Girard décide d’étudier les mythes fondateurs de l’Occident et là, il tombe sur
une chose ahurissante : les mythes religieux qui sont à l’origine de la
culture occidentale ne collent pas avec sa théorie.
Passe encore pour Romulus et Remus, c’est logiquement le meurtrier qui fonde Rome ─ la civilisation romaine a bien commencé par une rivalité mimétique entre « frères ennemis » (jumeaux indifférenciés) et par un sacrifice humain, du moins tel que le rapporte la légende. Mais avec la Bible, les choses se compliquent. Caïn a effectivement tué Abel et engendré une multitude, mais Dieu ne le félicite pas pour son acte violent, au contraire, il le réprouve :
« Yahvé dit à Caïn : ‘‘Où est ton frère Abel ?’’ Il répondit : ‘‘Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ?’’ Yahvé reprit : ‘‘Qu’as-tu fait ! […] Maintenant sois maudit et chassé […].’’ Alors Caïn dit à Yahvé : ‘‘Ma peine est trop lourde à porter.’’ » (La Genèse, 4, 9-13)
Le mythe de Caïn et Abel,
probablement réécrit au IVe siècle avant notre ère, inverse totalement les
perspectives. Le mythe est « raconté » du point de vue de la
victime. Ailleurs, quand il s’agit de reproduire le rite sacrificiel, il
est différé. Dans la Bible, le sacrifice « ne plaît pas »
à Dieu. Au moment de sacrifier son fils unique, Dieu retient le bras d’Abraham.
Ainsi Isaac est-il épargné. Au lieu de tuer son fils, Abraham sacrifie un
mouton. En cela, il agit comme beaucoup de religions qui cherchent des victimes
de substitution.
Avec Jésus, le mythe est complètement anéanti. À la mort
de Jésus ─ ô combien sacrificielle ─, il ne se passe littéralement rien, aucune
réconciliation n’a lieu, rien n’est fondé, c’est l’échec total aux yeux mêmes
de ses disciples. Au moment des offrandes au mort, les saintes femmes ne
retrouvent même pas le corps ! Littéralement, le tombeau est vide. Il faut
attendre la Pentecôte pour qu’un début de réaction de la part des disciples se
manifeste.
Dans Des choses cachées, René Girard aborde
pour la première fois le christianisme et la Bible. Les Évangiles se présentent
apparemment comme n’importe quel récit mythique, avec une victime-dieu lynchée
par une foule unanime. Le parallèle est parfait sauf sur un point :
la victime est innocente et se présente comme telle. Le récit mythique
traditionnel décrit toujours l’expiation d’un individu qui est considéré comme
la cause unique du mal. C’est un traître, il mérite d’être châtié et expulsé.
Par comparaison, dans les « procès staliniens », on attendait du
« renégat » qu’il signât son aveu, qu’il reconnût sa
« faute ». Il n’y a pas de « bonne » expiation sans un
« vrai » coupable. Le récit mythique est donc toujours construit
sur le mensonge de la culpabilité de la victime en tant qu’il
est le récit de l’événement vu dans la perspective des lyncheurs et des
persécuteurs unanimes. Le mensonge est, la plupart du temps, involontaire, on
pourrait le qualifier de mensonge « innocent ». Il s’agit d’une
manifestation de la « méconnaissance » et cette
méconnaissance est indispensable à l’efficacité de la violence sacrificielle.
Tous les récits mythiques font droit à la force. Avec la Passion du Christ, au
contraire, nous n’assistons pas à la divinisation d’une victime mais à la
victimisation d’un Dieu.
La « bonne nouvelle » évangélique
affirme l’innocence de la victime, en s’attaquant à la « méconnaissance » :
« Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Le récit évangélique
sème ainsi le germe de la destruction dans l’ordre sacrificiel sur lequel
repose l’équilibre des sociétés. Déjà l’Ancien Testament montre ce retournement
des récits mythiques dans le sens de l’innocence des victimes (Abel, Joseph,
Job...) et les Hébreux ont pris conscience de leur singularité religieuse. Avec
les Évangiles, c’est en toute clarté que sont dévoilées ces « choses
cachées depuis la fondation du monde » (Mathieu 13, 35) : il
s’agit de la fondation de l’ordre du monde sur le meurtre, décrit dans toute sa
laideur repoussante dans le récit de la Passion.
La révélation est d’autant plus claire que le texte
biblique, dans son entier, est un savoir sur le désir et la violence. Il
commence par le récit du serpent provoquant le désir d’Ève et va jusqu’au
déchaînement collectif du mimétisme qui entraîne le reniement de Pierre au
moment de la Passion. René Girard réactualise des expressions bibliques comme « scandale » qui
signifie la rivalité mimétique, ─ « Malheur à celui par qui le
scandale arrive ». L’obstacle que constitue le rival, c’est Satan qui
symbolise le processus mimétique tout entier depuis la rivalité jusqu’à la
résolution victimaire fondatrice d’un nouvel ordre. Dans les Évangiles, le Dieu
de violence a entièrement disparu. Personne n’échappe à sa
responsabilité. Comme l’a dit Simone Weil : « Avant d’être une théorie de Dieu, une théologie, les
Évangiles sont une théorie de l’homme, une anthropologie »
La société post-chrétienne
La révélation évangélique contient la vérité sur la
violence, disponible depuis deux mille ans, nous dit René Girard. Cette
révélation, c’est-à-dire cette connaissance nouvelle a-t-elle mis fin à l’ordre
sacrificiel fondé sur la violence ? La société qui s’est réclamée du texte
évangélique a-t-elle connu la paix perpétuelle ? Non, répond René Girard.
D’abord parce que la révélation peut prendre un temps considérable bien qu’elle
soit effectivement à l’œuvre. Il s’agit d’un changement de civilisation si radical
que cela prend, effectivement, des millénaires ─ nous parlons en termes
d’évolution de l’espèce, rien de moins ! Et de fait, au fil des siècles,
l’efficacité sacrificielle n’a cessé de s’amoindrir, à mesure que la « méconnaissance »
reculait. Nous « savons » aujourd’hui reconnaître un bouc émissaire. René
Girard reconnaît là la singularité de la société occidentale. À présent, cette
évolution concerne la société humaine dans son entier. La révélation se
globalise en quelque sorte.
Le recul de l’ordre sacrificiel signifie-t-il moins de
violence ? Pas du tout. Il prive, au contraire, les sociétés modernes
d’une grande partie de la capacité qu’a la violence sacrificielle à installer
un ordre au moins temporaire. Aujourd’hui Satan a de plus en plus de mal à
expulser Satan. Il semble qu’il n’y a plus moyen de « terroriser les
terroristes ». La révélation du mimétisme n’empêche pas les
emballements et les déchaînements de la violence, elle empêche seulement la
résolution de la crise au moyen de la victime émissaire. D’une certaine façon,
en vendant la mèche de la « méconnaissance » et en révélant
l’inanité de la violence salvatrice, la nouvelle conscience que nous en avons
exacerbe le mimétisme. Elle nous fragilise. Nous nous jalousons sans recours
possible à un sacrifice efficace qui viendrait nous réconcilier même malgré
nous ! Pire que cela, avec la menace nucléaire, l’expulsion de Satan par
Satan, c’est-à-dire l’élimination de la violence par la violence conduirait
tout droit à l’élimination de la civilisation toute entière ! La société
moderne est hypermimétique et n’a aucun moyen de ne pas l’être. D’une certaine
façon, nous sommes contraints de demeurer perpétuellement en crise !
L’« innocence » des temps de la méconnaissance n’est plus.
D’autre part, le christianisme, à la suite du judaïsme, a
désacralisé le monde et a rendu possible un rapport utilitaire à la nature. En
désacralisant le monde, nous avons considéré qu’il était désormais à notre
disposition. Ceci a permis le
développement de la science, celui de la technologie, le progrès matériel,
mais aussi la pollution et l’épuisement des ressources… Le monde contemporain a
développé une telle puissance technique de destruction, voire
d’autodestruction, qu’il est condamné à de plus en plus de conscience et de
responsabilité, c’est-à-dire à de moins en moins de « méconnaissance ».
Nous ne pouvons plus agir comme si nous ne savions pas ce que
nous faisons. Et en même temps, la valorisation des victimes ─ qui manifeste le
progrès de la conscience morale ─ prend la forme, ô combien paradoxale, d’une
compétition victimaire faisant peser la menace d’une nouvelle escalade de la
violence.
Héritière du christianisme mais largement
déchristianisée, notre société n’a eu de cesse de séculariser les
valeurs du christianisme non sacrificiel, mais elle s’est construite sans le
recours à une quelconque transcendance. La démocratie, comme l’avait compris
Tocqueville, c’est du christianisme laïcisé. D’où l’irrépressible montée en
puissance de l’individu, allant jusqu’aux excès que nous connaissons de
l’individualisme. D’où aussi les droits reconnus aux victimes, aux minorités,
aux faibles, aux démunis, jusqu’à la surenchère victimaire qui est une
perversion de la révélation. Il y a aujourd’hui une espèce de concurrence dans
la victimisation ─ ce qui revient à dire : j’ai raison puisque je suis une
victime. Cela consiste à systématiquement se transformer en victime pour faire
valoir ses droits. On est toujours la victime de quelque chose ou de quelqu’un.
Même les très riches sont victimes… du fisc !
La question de la foi
René Girard est croyant depuis sa conversion au catholicisme intervenue vers l’âge de 35 ans, à l’époque où il préparait son
premier livre. Mais il a développé son œuvre de façon rigoureuse : « Aucun
appel au surnaturel ne doit rompre le fil des analyses anthropologiques »
dit-il, et il a toujours affirmé que la théorie mimétique doit être jugée à
l’aune de sa puissance explicative et de sa simplicité. La théorie mimétique ─
comme toute théorie scientifique ─ se caractérise par sa cohérence et
sa fécondité. L’œuvre de René Girard peut être caractérisée comme
une « anthropologie évangélique » dans la mesure où, pour lui, la
théorie mimétique ressort telle quelle des textes bibliques et
évangéliques : ceux-ci « permettent de résoudre des énigmes
que la pensée moderne n’a jamais résolues, au premier chef celle du religieux
archaïque qui ne fait qu’un avec l’énigme du fondement social ».
Les limites de la théorie mimétique
En s’appuyant sur les textes
bibliques ─ qui sont quand même à la source de notre culture ─, René Girard a
suscité bien des suspicions…
On a reproché prioritairement à
la pensée de René Girard d’être une doctrine, une idéologie, pas une science.
En particulier, on lui reproche de tout faire dépendre du seul désir mimétique
qui serait la cause de tout. Les anthropologues d’aujourd’hui rejettent l’idée
d’une « causalité unique ». Comment René Girard répond-il à ses
détracteurs ? Simplement en présentant sa recherche comme une hypothèse,
en l’appuyant sur l’analyse d’une quantité impressionnante de textes et de
faits puisque l’expérimentation est quasi impossible : nous ne pouvons pas
revenir aux temps primitifs où l’hominisation s’est produite. En tant que
science, ou théorie scientifique, René Girard attend simplement la
preuve du contraire, ce que beaucoup de penseurs aujourd’hui essaient de
trouver. Il est regrettable, de ce point de vue, que Claude Lévi-Strauss,
pourtant contemporain de René Girard, ait toujours refusé de dialoguer avec
lui.
Deuxième objection importante. En tant que théorie de la religion, on a reproché à René Girard de ne pas
tenir compte des avancées non-sacrificielles apparues ailleurs que dans le
christianisme. Après tout, Bouddha précède historiquement Jésus de 5
siècles ! La différence, cependant, entre le bouddhisme et le
christianisme, tel que le décrit René Girard, est importante. Le bouddhisme
tend vers un renoncement au désir, ou un état de non-désir. Le Christ, pour sa
part, n’a jamais prétendu qu’on pouvait se passer du désir. Il a simplement
montré, ou révélé, que le désir mimétique conduit à l’élimination injuste de
victimes innocentes. Il ne demande pas qu’on vive sans désir ─ ce qui est
presque impossible ─, il demande simplement de ne pas commettre le mal :
« que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre… »
Troisième objection enfin : on dit de la théorie mimétique qu’elle est attrape-tout, qu’elle a
raison sur tout, qu’elle explique tout. Il est vrai que ses développements sont
multiples, presque inépuisables. Mais l’argument peut se retourner. Mieux
qu’une objection, la fécondité de la théorie mimétique est une
preuve de sa puissance analytique et de ses développements potentiels. Peut-on
reprocher à une théorie d’être trop efficace ? Je donne ci-dessous
quelques exemples de possibles évolutions que René Girard lui-même n’a pas
suffisamment pris en compte. La liste n’est pas exhaustive et la recherche
autour de l’œuvre de Girard est loin d’être achevée.
Au-delà de la théorie mimétique
* J’ai personnellement construit ma pédagogie sur
le modèle mimétique. Apprendre, c’est vouloir s’approprier tout ce que le
maître paraît posséder de désirable. C’est bien connu, on n’apprend jamais pour
soi-même, on apprend pour le prof. Avec un prof que l’on aime et que l’on
admire, on fait très facilement des progrès. Avec un prof qu’on « ne peut
pas sentir », on se retrouve démotivé et l’on échoue. L’apprentissage a à
faire prioritairement avec l’imitation, avec le désir. J’ai développé cette
approche dans mes différents essais sur l’éducation. Les recherches récentes
sur les phénomènes d’empathie,
corroborent largement la théorie mimétique.
* Tout le système de mise en concurrence, de compétitivité,
toute la spéculation boursière, bref tout le capitalisme d’aujourd’hui,
pour ne pas dire toute la production, fonctionne sur une base mimétique.
Retirez la concurrence, au niveau du marketing, et retirez
l’ambition, au niveau des personnels en entreprise, et le système économique
s’effondre.
* J’ai signalé plus haut l’incroyable ressort que
représente le désir mimétique en matière de mode… et comment nous sommes tous,
plus ou moins, des fashion victims (l’expression est
révélatrice). Toute la publicité fonctionne exclusivement sur cet
unique principe : créer des modèles enviables, propulser sur le devant de
la scène des top-models (sic), des stars, des vedettes, on dit
aussi des people, des personnages vaguement légendaires à imiter.
Mieux encore, chacun est devenu aujourd’hui « porteur de marque »,
les jeunes en particulier. L’image l’emporte sur toute espèce de réalité.
Supprimez la publicité et la consommation est cassée durablement, Internet
n’existe plus…
* En matière de psychologie, le mimétisme
ouvre des perspectives immenses. René Girard a, en particulier, étudié les
phénomènes de schizophrénie (dédoublement de la personnalité ou
« bi-polarité ») ainsi que les phénomènes d’anorexie qui s’expliquent
lumineusement comme un système auto-victimaire. La théorie mimétique est
également très utile pour expliquer les manifestations de panique collective et
les effets de turbulences des foules, comme l’a montré Jean-Pierre Dupuy.
* En matière de sciences de pointe, les neurologues ont
découvert récemment les neurones miroirs ─ mis en lumière par
une équipe scientifique italienne dans les années 1990. Ces découvertes offrent
des explications scientifiques extrêmement prometteuses quant à nos
comportements mimétiques. Elles ont des incidences étonnantes sur ce qu’on appelle
aujourd’hui les sciences cognitives.
Conclusion
Le champ des recherches n’est pas clos. Ce n’est pas être
grand devin que de prédire que l’œuvre de René Girard risque de connaître un
développement insoupçonné après lui. De nombreuses instances y travaillent
déjà, réunies sous la bannière d’une institution internationale, basée à
Stanford, et qui porte le nom d’Imitatio.
En France, les études sur René Girard sont centralisées
par l’Association Recherches Mimétiques (A.R.M.). Voir le site www.rene-girard.fr
Bibliographie
Mensonge romantique et vérité romanesque (1961).
La Violence et le sacré (1972).
Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), avec Jean-Michel
Oughourlian et Guy Lefort.
La Route antique des hommes pervers (1985).
Shakespeare. Les feux de l’envie (1990).
Je vois Satan tomber comme l’éclair (1999).
Celui par qui le scandale arrive (2001).
Le Sacrifice (2003).
Les Origines de la culture (2004).
Achever
Clausewitz (2007), entretiens avec Benoît Chantre.

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