Théorie mimétique
Le sacrifice et le sacré (première partie)
Le livre de Bernard Perret, C’est
l’amour qui me plaît et non les sacrifices (Éditions SALVATOR), appelle à
une réflexion sur la notion de sacrifice, tel que René Girard nous l’a laissée,
c’est-à-dire inachevée. Il est absolument nécessaire, après les conclusions de
Girard lui-même, d’éclaircir ce que nous entendons par « sacré ». Ce
n’est pas tant Jésus, ni Girard, qui sont ambigus sur cette notion, c’est notre
aveuglement obstiné à ne pas comprendre… et à rester toujours du côté du
sacrifice violent, comme si nous étions toujours irrésistiblement
attirés par la violence.
La désacralisation systématique mise en avant par Jésus (le Sabbat, les
interdits alimentaires, la purification, etc.) ne se comprend que dans la
perspective de la Croix, c’est-à-dire la dénonciation du sacré violent qui
fabrique des victimes. Par ailleurs, Jésus « défend » un autre
sacré : quand il laisse venir à lui les petits enfants et qu’il dénonce
ceux qui les scandalisent, c’est dans l’idée que l’enfance est sacrée, comme la
vie est sacrée. Il faut donc bien distinguer le sacré « fabriqué »
par les sacrifices ─ le sacré archaïque ─ du sacré d’avant le sacrifice.
C’est parce que la vie est sacrée qu’elle doit être épargnée et qu’elle ne doit
pas être sacrifiée. De même que Jésus est divin avant sa crucifixion et
sa résurrection, ce n’est pas sa mort qui le rend divin.
Il faut ainsi redéfinir, ou définir avec plus de justesse, la notion de
sacrifice. Non, Jésus ne s’est pas sacrifié ─ après avoir dit qu’il s’opposait
au sacrifice ─ il a été sacrifié. La veille de sa mort, il prie encore
pour que « cette coupe s’éloigne ». Il y a plus qu’une
distance entre un « sacrifice consenti » (comme il est évoqué page
145, et à nouveau page 160) et un martyre. Celui qui se propose à la place d’un
otage, par exemple, n’a rien à voir avec un kamikaze qui fait exploser sa
ceinture de dynamite en plein marché. Le « sacrifice de soi »
est donc une expression embarrassante. On ne peut jamais dire à personne :
« sacrifie-toi ». C’est pourtant ce que nous pensons tout le temps.
Le sacrifice est dans notre tête comme la violence est dans notre
« nature ». C’est horrible. Comment échappe-t-on à ce dilemme ?
Par la conscience ? : « Un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un
homme, ou sinon… », soupirait Albert Camus (Le Premier homme).
Faute de conscience, il ne reste plus que la grâce.


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