Shakespeare

 

Comment monter La Tempête ? 

La difficulté essentielle est de reconnaître le genre de la pièce (souvent qualifiée par les Anglais de mystery play). C’est la dernière œuvre théâtrale à 100% de la main de Shakespeare, il y a tout mis ! C’est tout à la fois, un « songe », une féérie, une comédie (souvent proche de la farce), une histoire d’amour, une romance, un drame qui frise la tragédie (simplement, il n’y a pas de mort), un conte moral, une méditation sur l’existence, une réflexion sur le théâtre, et j’en oublie. Toutes les confidences de Prospéro sur ses « pouvoirs » (tirade de l’acte IV, scène 1, vers 148-156) sont des apartés qui font pourtant partie intégrante de la pièce. Les passages purement poétiques, et notamment les beaux vers que Shakespeare donne à Caliban quand il décrit son île (III, 2, 136-144), font aussi partie du cœur de la romance. Sans oublier le témoignage très personnel des adieux de Shakespeare à la scène. Plus difficile encore est d’insérer le contenu philosophique, voire religieux de l’œuvre. C’est la « grande révélation » de l’épilogue, par Prospéro-Shakespeare lui-même :

And my ending is despair,

Unless I be reliev’d by prayer ―

Et ma fin est désespoir,

À moins que je ne sois secouru par la prière...

   Vouloir tenir tous les registres en même temps est une gageure, et pourtant Shakespeare a bien mis tous ces ingrédients dans sa pièce ! Souvent, les metteurs en scène privilégient un, au mieux deux aspects de la pièce et ignorent le reste, par impuissance, par manque de moyens, ou par négligence : il suffit pourtant de lire le texte pour s’apercevoir qu’il y a bien dix pièces en une. Tous les personnages sont clairement « définis » et fortement différenciés. La cohérence globale est infaillible. Il faut faire confiance à Shakespeare...

   Beaucoup de metteurs en scène et de comédiens meurent d’envie de monter Shakespeare, mais le monsieur est un peu trop gros pour les petites bouches. Et au lieu de dévorer Shakespeare, ce sont eux qui, le plus souvent, se retrouvent dévorés. Olivier Py, Thomas Ostermeier, et quelques autres bien renommés, ont essayé de rhabiller Shakespeare ― on dit, pour faire moderne, qu’ils offrent une « relecture » de l’œuvre. Presque tous se cassent les dents. Mon plus beau souvenir de La Tempête est la mise en scène de Peter Brook (1991), montée avec trois bouts de ficelles, et absolument sublime.

 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La violence instituée

Éducation

La violence et le sacré