État du monde

 


Où la bonté se cache-t-elle ? 

Je me mets de plus en plus à douter du monde et de ses occupants. Comme si nos enthousiasmes du siècle dernier, aussi factices pouvaient-ils être, avaient des couleurs chatoyantes que nous ne retrouvons nulle part.

   Oui, le monde a changé, ou plus exactement, il s’est cassé de plus en plus, il s’est fissuré, fracturé, émietté. Cela va des États qui ne supportent pas d’avoir des voisins (Russie de Poutine, Israël de Netanyahou, Rouanda de Kagamé, Algérie, Chine, la liste est désespérément longue), aux petites disputes d’ego et d’appartenance de nos concitoyens mesquins (querelle de cultures, de genres, etc.). À force de ne plus rien vouloir partager, il ne nous reste plus qu’à partager la guerre (en Ukraine, à Gaza, dans l’hémicycle…). La France, qui n’est jamais en retard en matière de civilisation, est l’image même de ce chaos. Depuis le mois de juillet, tous les partis politiques prétendent qu’ils ont « gagné », alors qu’ils ont tous perdu ; ils « ne lâchent rien » et reprochent aux autres leur absence d’esprit de compromis. Ce serait risible si la planète n’était pas en grand danger, si les affamés et les démunis n’étaient pas aussi nombreux.

   Que s’est-il passé ? Avions-nous été trop naïfs ? Oui, nous l’étions et nous le restons en échafaudant des « solutions » qui ne sont que des bricolages surannés. La binarité imbécile de la pensée d’hier appliquée à notre monde complexe est déprimante. Comment changer de fond en comble nos visions rivalitaires ? À la fin de mon roman Sans avoir jamais été innocents, mon héros, désespéré, conclut :

 

La justice est toujours rendue à l’envers. Peut-on même appeler justice ce marchandage mal ajusté ? Je retournai, sans désemparer, mon savoir vierge dans ma petite cervelle penseuse et je ne découvris pas de justice possible. Rien qu’un chaos de formes absurdes. Aucune réconciliation. Jamais. Restait l’éventualité, encore plus folle, du pardon. Pas l’amnistie qui est le privilège des seigneurs et des maîtres orgueilleux. Le pardon. Qui exclut même toute gratitude en retour. Le pardon, libre, unilatéral, injustifié. Que le vainqueur de la coupe la remît au vaincu ! Rien ne me paraissait plus exaltant... Mais comme il était évident que la seule chose qui ait pu embellir le monde était en même temps la plus improbable, la plus irréaliste au cœur de notre Histoire facétieuse, je conclus qu’il était préférable de mourir. J’étais si romantique alors ! Mourir plutôt que de participer, de près ou de loin, à la tuerie — de prêter la main au perpétuel massacre. J’élevai ainsi, dans mon esprit frivole, et à ma seule vénération, un monument au déserteur inconnu.

 

    Nous avons traversé, l’été dernier, une bulle d’innocence avec les Jeux de Paris en voyant les vainqueurs aller embrasser les moins chanceux. Imagine-t-on Poutine dans les bras de Zelenski ? L’unanimité festive des Jeux était belle à voir. Et si c’était ça la vraie humanité ? Ce n’était que des « jeux », dit-on, pas assez sérieux aux yeux des décideurs « responsables » — vision d’unité insupportable aux diviseurs (que nous avons élus) qui se sont empressés, dès septembre, de dissiper nos illusions. 

   Ce roman (cité plus haut), je l’ai écrit entre 1980 et 2000. Je n’avais pas encore découvert que je me rapprochais de la pensée de Michel Serres qui exalte le héros de Melville dans Bartleby dont le mot d’ordre — ou la devise — est ‘I prefer not to’. Morale provisoire qui consiste à ne pas ajouter de désordre au désordre, faute de mieux. Cela ne fait évidemment pas un slogan mobilisateur, mais les slogans mobilisateurs qui poussent à la tuerie, ça commence à bien faire.

   Relire Tolstoï.

   Merveilleux Michel Serres, dont je viens de lire la biographie complète. Il était le plus malheureux des hommes et diffusait une joie unique, d’une qualité rare. Comment résistait-il à la mauvaiseté du monde ? Dans Rameaux, il dit : « Lève-toi, quitte culture, classe et langue, aie le courage de l’altérité, au fond des humains gît la bonté. »

   Comment dénicher la bonté « au fond des humains » ? Elle n’est peut-être pas si loin. Je l’ai croisée souvent chez mes petits-enfants (ils la possèdent encore, bien qu’ils soient aujourd’hui tous adultes). Je l’aperçois parfois auprès de simples passants à qui je souris et qui me rende mon sourire. Tiens, là aussi, ce sont souvent des enfants. Je la cueille aussi auprès des livreurs d’Amazon, des noirs en général, qui font un métier peu exaltant et qui m’apportent des colis comme si c’étaient des cadeaux. Je plaisante une seconde avec eux, et ça me suffit pour ma journée.

   Pour se protéger de la ronchonnerie générale, la musique me fait un bien fou. J’écoute de plus en plus de chœurs, je recherche sur YouTube des musiques du monde et cet « ailleurs » très baudelairien est comme un baume, un joyau. Il me reste aussi Shakespeare, le plus allègre de tous les désespérés que je connaisse. Je peux enfin revenir à Jésus qui chamboule si bien ce monde confus qu’à la fin, comme dans une boule de verre qu’on secoue pour voir la neige, j’y trouve une espèce de sérénité.

 


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