Miroir sans image
« Si tu n’as aucun talent, passe à la
critique. »
Michel Serres, Rome, le livre des
fondations, 1983.
Je prendrai un exemple simple pour illustrer la saillie de Michel
Serres. J’ai revu récemment The Fabelmans*, autobiographie
cinématographique de Stephen Spielberg. Un chef-d’œuvre de délicatesses qu’il
faut savoir apprécier pour la virtuosité du cinéaste. Un critique connu (dont
je tairai ici le nom) n’y a vu, dit-il, que des grosses ficelles utilisées par
un artisan habile, sûr de sa technique. Las ! Que n’a-t-il compris
l’intelligence particulièrement sensible de Spielberg, très inspiré par
François Truffaut et son art du non-dit. Une scène est singulièrement réussie.
C’est celle où la mère, virtuose frustrée, joue du piano sous le regard
amoureux de son mari tandis que dans sa chambre, Sam, le fils, visionne le film
qu’il a tourné pendant les vacances et qu’il découvre, épouvanté, que sa mère
s’est éloignée avec un autre homme. Entre la musique légère de Mozart jouée par
la mère et la panique du fils, le trou est béant. Le triple récit (celui de la mère, celui du père et celui du fils) est filmé
sans une parole, sans un dialogue. C’est du cinéma pur. La narration reste
totalement explicite pour nous spectateurs, tout en restant obscure pour les
protagonistes. Merveille du conteur. Ce qui est beau, c’est ce qui est
invisible.
Mais les litotes fines ne
peuvent qu’échapper à celui qui ne voit que des « grosses ficelles ».
Le critique, le plus souvent, se révèle à travers son jugement. Il ne parle que
de lui. Il est venu avec ses grosses ficelles, et pas mal de préjugés, et il
n’a récolté que ce qu’il a semé.
* visible sur France 2 en VOD

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