Shakespeare
Une leçon de théâtre
Hamlet s’adresse aux acteurs de passage à Elseneur, avant la répétition de leur pièce.
Hamlet. Speak the speech, I pray you, as I pronounced it to you, trippingly on the tongue : but if you mouth it, as many of your players do, I had as lief the town-crier
spoke my lines. Nor do not saw the air too much with your hand,
thus, but use all gently ; for in the very torrent, tempest, and
(as I may say) the whirlwind of passion, you must acquire and
beget a temperance that may give it smoothness. O ! it offends me to the soul to hear a robustious periwig-pated
fellow tear a passion to tatters, to very rags, to split the
ears of the groundlings, who, for the most part, are capable of
nothing but inexplicable dumbshows and noise : I would have such
a fellow whipped for o’erdoing Termagant ; it out-herods
Herod : pray you, avoid it.
[…]
Be not too tame neither, but let your own discretion be your tutor ; suit the action to the word, the word to the action ; with this special observance, that you o’erstep
not the modesty of nature ; for anything so overdone is from the purpose of playing, whose end, both at the first
and now, was and is, to hold, as ’t were, the mirror up to
nature ; to show virtue her own feature, scorn her own image,
and the very age and body of the time his form and pressure. Now
this overdone, or come tardy off, though it make the unskilful
laugh, cannot but make the judicious grieve ; the censure
of the which one must, in your allowance, o’erweigh a whole
theatre of others. O ! there be players that I have seen play, —
and heard others praise, and that highly, — not to speak it
profanely, that, neither having the accent of Christians nor
the gait of Christian, pagan, nor man, have so strutted
and bellowed, that I have thought some of nature’s journeymen
had made men, and not made them well, they imitated humanity so
abominably.
[…]
O ! reform it altogether. And let those that play your clowns speak no more than is set down for them ; for there be of them, that will themselves laugh, to set
on some quantity of barren spectators to laugh too ; though, in
the meantime, some necessary question of the play be then to be
considered : that’s villainous, and shows a most pitiful
ambition in the fool that uses it. Go,
make you ready. —
HAMLET. – Dites le texte, s’il vous
plaît, comme je vous l’ai montré, en articulant ; si vous braillez, comme
le font beaucoup de vos acteurs, je ferais mieux de donner mes vers à dire au
crieur public. Et puis ne brassez pas non plus l’air avec la main, comme ça ;
allez-y en douceur. Pris dans le torrent, la tempête et (si je puis dire) le
tourbillon de la passion, faites preuve de modération pour éviter toute
brusquerie. Ah ! cela me brise l’âme d’entendre un gaillard emperruqué
déchirer sa passion en morceaux, la réduire en pièces, il casse les oreilles
des gens du parterre qui, la plupart du temps, ne sont sensibles qu’aux
gesticulations et au bruit. De tels Artaban devraient être fouettés pour leurs
excès ; ils en font plus qu’Hérode n’en a jamais fait. Évitez ça, je vous
en supplie.
Ne soyez pas trop ternes non plus. Soyez guidés par votre discernement.
Faites que votre jeu s’accorde à la situation, en veillant particulièrement à
ce que vous n’alliez pas au-delà du naturel. Car tout ce qui est surjoué va à
l’encontre du théâtre qui n’a pour but, et n’en a jamais eu d’autre, que de
tendre, en quelque sorte, un miroir au monde, de montrer à la vertu ce qu’elle
doit être, de se moquer de son image, et de révéler à l’époque à quoi elle
ressemble et ce qui l’accable. Si, alors, vous surjouez, ou que vous faites
tout avec mollesse, même si cela fait rire les gens incultes, cela ne peut
qu’affliger ceux qui ont du jugement. L’opinion d’un seul d’entre ceux-ci doit,
pour votre récompense, contrebalancer toute la masse des autres. Ah ! j’en
ai vu de ces acteurs — parfois appréciés tapageusement — qui, pour prendre une
comparaison religieuse, n’avaient ni l’accent ni l’allure de bons chrétiens, ni
de païens, ni d’homme tout simplement, et qui se pavanaient et s’époumonaient,
comme si, semblait-il, ils avaient été conçus par quelque façonnier, plutôt
maladroitement d’ailleurs, et ils ne donnaient à voir qu’une reproduction pitoyable
de l’humanité.
Oh ! réformez cela complètement. Et faites en sorte que ceux qui
jouent les comiques n’en disent pas plus que ce qui est écrit dans leur rôle.
Car il s’en trouve parmi eux qui rient d’eux-mêmes pour entraîner une quantité
de balourds à s’esclaffer à leur tour ; tandis que, pendant ce temps, un aspect
essentiel de la pièce devrait concentrer toute l’attention. C’est parfaitement
indigne et cela témoigne d’une ambition lamentable de la part de l’imbécile qui
se comporte ainsi. C’est bon, allez vous préparer.
Hamlet, III, 2.

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