Mimétisme mauvais

 

Pénitents* 

De la culpabilité

 

Il n’est pas de sujet plus délicat que celui de la culpabilité. Pour la raison que personne ne souhaite se sentir coupable, ou pire, être tenu pour coupable… Il s’agit d’un thème qui est immédiatement envoyé « aux oubliettes », ou jeté dans notre « réserve » de méconnaissance. Nous cherchons des coupables partout (et nous en trouvons toujours) mais bizarrement, dans notre recherche, nous ne nous arrêtons jamais sur nous-mêmes.

   La recherche du coupable est un sport bien agréable car nous ne doutons pas qu’il y en ait un. Toutes les œuvres de fiction (romans, théâtre, films confondus) ne fonctionnent que sur la recherche du coupable. Évidemment, les thrillers et autres policiers en font ouvertement leurs choux gras. Mais pas seulement. Toute la bonne littérature repose sur ce filon. Julien Sorel est-il coupable d’avoir tué Madame de Rénal ? Demandez à ChatGPT de résoudre l’énigme. Il a sûrement une réponse.

   Que dire des « leçons de l’Histoire », cette grande pourvoyeuse de coupables ? Certains font « commerce » de la mémoire. Ainsi de la Shoah. Elle est le refuge des enfants de victimes, qui n’ont pas été victimes, et qui n’ont pas d’autres sacrifices à mettre en avant pour se faire plaindre… ou se donner raison. En être réduit à « gratter les cicatrices » pour se sentir exister est déjà assez triste en soi. Se servir d’un passé, dans lequel on n’a nulle part, pour justifier sa propre violence, son goût atavique pour la vengeance, est assez bas. Dans le camp opposé, chercher à consommer la culpabilité de l’autre, comme de vouloir se débarrasser de la « culpabilité allemande » pour s’adonner à des comportements néonazis, est d’une bassesse encore plus lamentable.

   Il faut toute l’intelligence et le courage de Shakespeare pour oser faire prononcer à l’horrible Richard III cette quasi-confession (V, 3, 203-205) :


 King Richard. – If I die, no soul shall pity me :

Nay, wherefore should they ? since that I myself

Find in myself no pity to myself.

 

LE ROI RICHARD. – Si je meurs, pas une âme n’aura 

                                                                    [ pitié de moi ;

Et pourquoi aurait-on pitié d’ailleurs ? Puisque moi-même

Je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même.  

 

   La plupart de nos contemporains ne semblent pas avoir accès à cette conscience.   

   La recherche du coupable s’accompagne évidemment d’un rejet du coupable, elle est toujours une chasse au bouc émissaire. On ne déniche pas le coupable pour lui pardonner (« Va, et ne pèche plus », Jean, 8, 11). On le dénonce pour s’innocenter soi-même.

  Je sais qu’il est insensé de refaire l’histoire et que nous avons tôt fait de juger, à tort, nos prédécesseurs. Pourtant, il m’est souvent venu à l’esprit, quand j’avais en face de moi des élèves juifs de confession, la question douloureuse de savoir quel aurait été mon comportement entre 1942 et 1944, si on était venu en chercher un, un seul, dans ma classe. Je panique à l’idée que j’aurais pu me taire. Je m’affole à la seule pensée que je ne l’aurais pas suivi… Je tremble d’autant plus devant une telle perspective que j’ignore la réaction que j’aurais eue alors. Quelle différence défensive aurait trahi mon humanité ? Quelle honte aurait eu raison de ma culpabilité ? ** 

   L’une des plus belles descriptions de ce qu’est véritablement la culpabilité, je l’ai trouvée dans les propos de Jean Rochefort, acteur grave et ironique, un jour qu’il était interrogé à la télévision. À la fin de la deuxième guerre mondiale, raconte-t-il, au moment de la Libération, encore adolescent, il assiste au spectacle de l’humiliation. Il garde pour toujours le souvenir précis d’une femme tondue, couverte de crachats. Un homme dans la foule saisit par les pieds le bébé de cette femme, maîtresse d’un soldat allemand. « J’ai cru, dit-il, et j’ai craint ─ c’était devant la poste de Vichy ─ qu’il allait fracasser la tête du nourrisson sur le mur. J’avais quatorze ans. Et je me suis dit : il faut que j’aille chercher ce bébé, il faut que je fasse quelque chose. Lâchement, je ne l’ai pas fait. Et il est bien normal que, étant encore en vie parce que je ne l’ai pas fait, je puisse au moins souffrir de temps en temps de ma lâcheté. »  

   Oui, la culpabilité est une souffrance. La déculpabilisation est pire qu’un analgésique, c’est un narcotique.

   La culpabilité est une des traces visibles de notre empathie naturelle. Elle est liée à notre conscience. Déculpabiliser, c’est se défaire de cette qualité naturelle unique à l’espèce humaine, c’est s’amputer de la moitié de son humanité. 

* 

* La pénitence publique n’a rien à voir avec la culpabilité. Elle est une manifestation de la honte, une indignité. Elle est, de la part de ceux que la demandent, un supplice expiatoire, si l’on veut, une forme de vengeance plus ou moins assumée par la victime de ce cérémonial. La culpabilité n’appelle pas à la confession publique, elle recourt à l’examen de conscience. C’est pourquoi la confession catholique a toujours été secrète. Sinon, elle n’aurait jamais été sincère.

** Extraits de Et mon tout est un homme.

 

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