Réécrire Shakespeare
Transpositions
Réécrire Shakespeare est l’entreprise la
plus périlleuse qui soit. Je m’y suis essayé, à mes frais. Si ma traduction des
Sonnets connaît toujours un assez bon accueil, je ne peux pas en dire
autant de mon roman, Récit d’une passion. Ma transposition du poète n’a
pas été comprise. Suis-je allé trop loin ? Pourtant ma fidélité au maître
est sincère et honnête.
Parmi les réussites — mais tous les « shakespeariens » ne
partagent pas mon avis —, le film de John Madden Shakespeare in Love
(1998) est une fiction réjouissante. Tous les éléments qui composent l’histoire
sont authentiques, puisés dans ce que nous savons de la biographie du Barde, et
l’objet final est une production 100 % originale, une invention pure. Un régal.
Que
dire du roman de Patricia Reznikov, Giulietta Shakespeare, Grasset,
2024 ? Le parti pris est osé. Prendre comme point de départ la théorie
selon laquelle l’œuvre de Shakespeare a été écrite par Giovanni Florio et y
« greffer » l’idée que c’est finalement la sœur (fictive) de
Giovanni, Giulietta, qui a tout écrit, où va-t-on avec ça ?
La
composition du roman est subtile, le récit est éclaté, les personnages sont
inattendus, il y a tous les ingrédients pour me plaire. Mais pour « faire
vrai », notre autrice surajoute une masse d’érudition qui alourdit la
narration et décourage la lecture. On a l’impression parfois de lire des pages
entières de Wikipédia ! Pour ne pas
faire de l’ombre à Florio, je suppose, William Shakespeare y est dépeint comme
stupide, sachant à peine écrire sa signature, uniquement intéressé par
l’argent, un individu sans charisme. Cela nous amène un peu loin du modèle.
De
surcroît, la « théorie de Florio », qui est de toute façon fragile,
ne résiste pas à son développement. Comment ce personnage brillant, bien en
cour (autant celle d’Elisabeth que celle de James son successeur), a-t-il
tourné le dos à la gloire, alors qu’il avait écrit une œuvre aussi grandiose,
et pourquoi a-t-il renoncé à la fortune que le « vrai » Shakespeare
en a tirée, en choisissant de rester ignoré et de mourir dans la
pauvreté ? Il aurait eu, selon l’autrice, comme un complexe d’être
d’origine juive, ce dont tout le monde se fichait à Londres à l’époque. Quant à
sa sœur, elle est là pour « faire féministe », n’est-ce pas ? Cela
fait une théorie de plus et la barque se renverse.
Si
au moins, on découvrait dans le roman une lecture originale des pièces de
théâtre et de la poésie de mon cher William. Hélas, globalement, les
« explications de texte » sont très scolaires, au pire sens du terme.
Madame
Shakespeare ou La Femme de Stratford, d’Anca Visdei, Éditions La Femme
pressée (2004), avait le mérite d’être drôle.
La meilleure
œuvre d’imagination conçue à partir du personnage Shakespeare reste, à mes yeux,
The Late Mr. Shakespeare de Robert Nye (1998). Je n’en connais pas de
traduction française. Nye imagine les Mémoires d’un ancien acteur de la troupe
de Shakespeare, ayant commencé sa carrière à 15 ans dans les rôles de fille et
faisant ses confidences alors qu’il sent sa fin prochaine. Tout y est juste, très
exact du point de vue biographique, truffé de citations qui ne se montrent pas,
et d’une drôlerie savoureuse.
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