Shakespeare

 

Le secret révélé* 

C’est pour me rassurer que j’ai décidé de croire que Shakespeare avait consenti à ce que ses Sonnets fussent publiés avant qu’il ait lui-même disparu. Non, ils ne lui ont pas été dérobés, ni n’ont été mis sous les yeux d’un public incrédule contre sa volonté, après sa mort ! Ils ont été livrés au public de son vivant et par l’action d’un de ses admirateurs les plus fervents, Thomas Thorpe. On n’a aucune évidence que le poète ait protesté contre leur publication en 1609, ni qu’il ait même cherché à l’empêcher par la suite ─ or, jusqu’en 1616, il est revenu à Londres à de multiples occasions, il connaissait parfaitement le monde artistique, tout autant que le monde de l’édition. Je préfère penser qu’il était conscient, malgré le risque d’être mal compris, auquel il savait qu’il ne pourrait pas complètement échapper, que sa révélation du désir mimétique pouvait, malgré l’extraordinaire nouveauté du concept, rencontrer des lecteurs capables d’en percevoir le sens aigu et la lumière. Cette révélation devait être complète et ne dissimuler aucun des dangers qu’elle recèle. Elle devait en même temps témoigner comment on peut surmonter le désir mimétique, jusqu’à avancer très près d’une maîtrise parfaite du phénomène. Le miroir que Shakespeare a longtemps scruté, et dans lequel il s’est examiné sans fard, sans pudeur, il nous le tend encore pour que nous puissions à notre tour nous découvrir sans complaisance ─ tâche effrayante et exaltante à la fois. 

* Il s’agit de la découverte par Shakespeare du « désir mimétique », découverte qui sera reprise, trois cent cinquante ans plus tard, par René Girard.

  

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