Art poétique
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans
l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui
pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque
méprise :
Rien de plus cher que la chanson
grise
Où l’Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de
midi,
C’est, par un ciel d’automne
attiédi,
Le bleu fouillis des claires
étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la
nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au
cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse
cuisine !
Prends l’éloquence et tords-lui son
cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira
jusqu’où ?
Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la
lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en
allée
Vers d’autres cieux à d’autres
amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le
thym…
Et tout le reste est
littérature.
Paul Verlaine, Jadis et Naguère (1885)

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