Faut-il avoir peur ?

 

 

Conscience et culpabilité 

Dans son ouvrage publié en 1979 en Allemagne, Le Principe responsabilité, Hans Jonas prône ce qu’il appelle « l’heuristique de la peur » : la peur serait le seul moyen d’induire chez l’être humain un comportement responsable vis-à-vis des générations futures, selon l’impératif : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. »

   La démarche est louable. Elle rappelle un peu la règle d’or : « Traite les autres comme tu voudrais être traité » ou, plus négativement : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Il semble bien que Jonas soit parti de cette version négative puisqu’il fonde la prise de conscience sur la peur. Ce serait la peur qui nous rendrait vertueux. Je vois là un relent de comportement sacrificiel, tout à fait classique, voire archaïque.

   Depuis toujours, les humains n’obéissent que sous l’effet de la peur : peur du gendarme, peur de manquer, peur de mourir, peur de la foule, peur de la guerre, de l’épidémie, etc. Les pouvoirs, même les moins tyranniques, utilisent ce sentiment pour être craints ou respectés. Nous ne sortons donc jamais du mécanisme victimaire tel que René Girard l’a révélé, ou mieux, tel que Jésus l’a dénoncé. Ainsi avait-il retourné la règle d’or pour en faire un commandement positif : « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous-mêmes, faites-le pour eux » (Matthieu 7, 12 et Luc 6, 31). Ce n’est plus la peur qui doit nous « guider », mais l’amour du prochain, le désir de bien faire.

   Le « principe responsabilité » de Jonas est trop étroit. Et puis, pourquoi s’en tenir aux « générations futures » ? Pourquoi reporter à demain les bénéfices des bienfaits que nous accomplissons ? C’est notre prochain, ici et maintenant, devant nous, que nous devons aimer. Si nous ne faisons pas cela, alors, nous sommes coupables et notre conscience doit venir nous tourmenter. C’est bien le reproche principal fait au christianisme, il nous pousse à la culpabilisation : mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Ce reproche est devenu un tabou aujourd’hui : surtout ne pas culpabiliser !

   On peut se demander, avec quelque effroi, où ce « principe d’irresponsabilité » nous mène. Les rapports entre les humains se dégradent, la planète se dégrade… Combien de temps encore allons-nous nous comporter comme des irresponsables ? Quelle peur va nous réveiller ? Hélas, nous voyons bien que les peurs s’accumulent (que nous appelons angoisse, anxiété, inquiétude, alarme, dépression), mais rien ne change. Typiquement, la peur est mauvaise conseillère. Et si nous essayions l’amour ? 


 

Pourquoi illustrer mon propos par une photo de Nelson Mandela ? Parce qu’il n’est pas tombé dans la réciprocité vengeresse. Sa Commission vérité et réconciliation, en « réaction » contre l’apartheid, est un modèle de règle d’or positive.

 

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