Girard en danger
René Girard à la rescousse
des néolibéraux américains ?
Un article du Financial Times du 10 mai 2025*
s’interroge sur la récupération de René Girard par la droite américaine.
L’article s’intitule Comment un critique littéraire de petite renommée est
devenu un chef de bande de la droite US, et il est remarquablement écrit.
L’auteur a manifestement tout lu de Girard, jusqu’à la biographie de Benoît
Chantre qu’il cite dans son article.
L’analyse
qui est faite de la théorie mimétique est pointue, bien condensée, jamais
caricaturée. Tout y est exposé clairement, du désir rivalitaire à la nécessité
de trouver des boucs émissaires pour sortir des crises. La droite américaine
(mais elle n’est pas la seule) puise dans la théorie mimétique des arguments
pour justifier la compétition forcenée du capitalisme et elle trouve dans le
« mécanisme victimaire » l’application de la « loi » darwinienne
de l’élimination des plus faibles.
Peter Thiel
est abondamment cité dans cet article, depuis son livre contre le
multiculturalisme, The Diversity Myth (1995), jusqu’à son ouvrage Zero to One
(2014) décrit comme « girardien ». La référence à Girard est ambiguë.
Thiel semble admirer Girard quand ce dernier montre comment les plus forts ont
toujours raison ─ ce sont eux qui écrivent l’histoire ─, mais il le critique
dans sa « défense des victimes », et il le voit alors comme « un
prophète des excès de la cancel culture ». De son côté, J. D. Vance
est présenté comme un admirateur de Thiel dont « l’ouverture d’esprit »
l’a ramené à la foi qu’il avait perdue.
L’article
ne tranche pas : il expose à ses lecteurs britanniques un panel très
éclairant sur la façon dont les idées de Girard sont devenues source
d’influence pour les nouvelles droites après avoir été « repensées »
par les puissants en place.
Le
problème avec Peter Thiel, J. D. Vance et leurs followers est qu’ils ont
bien lu Girard, mais ils n’en ont retenu que ce qui pouvait satisfaire leur
idéologie et ils ont « oublié » le reste. Ils ont compris que le
désir mimétique est le moteur de la compétition, de l’ambition, un carburant
sans prix pour le business. Il peut servir de justification à tous les
conflits, voire à toutes les guerres. Mais ces épigones sont de mauvais
imitateurs : ils n’ont pas vu, ou n’ont pas voulu voir, que Girard n’est
pas le propagandiste ni le théoricien de la violence, il en est plutôt
l’opposé. L’article du Financial Times le reconnaît : « Le
dernier chapitre de Mensonge romantique et vérité romanesque met en
avant Dostoïevski pour montrer comment on sort du désir mimétique. »
G.K.
Chesterton avait écrit, il y a un siècle : « Le monde moderne est
plein des valeurs chrétiennes anciennes devenues folles. Ces valeurs sont
devenues folles parce qu’elles ont été séparées les unes des autres et qu’elles
se sont mises à vagabonder toutes seules. » On a l’impression que les
néolibéraux sont pleins de valeurs girardiennes devenues folles. Ils ont bien
lu Des choses cachées depuis la fondation du monde, mais ils se sont
contentés de lire les quatre premiers chapitres dans lesquels la violence est
décrite comme menant toujours au sacrifice. La démonstration a été faite que
toutes les civilisations, toutes les institutions se sont construites à partir
du sacrifice et que toutes perdurent par le sacrifice. Toutes sauf une :
le christianisme. La « négligence » des nouveaux lecteurs est
dramatique. Ils ont simplement ignoré les neuf autres chapitres des Choses
cachées. Est-ce un « oubli » délibéré ou, comme pour beaucoup, la
difficulté de comprendre le message chrétien dans sa radicalité et son rejet
absolu et définitif de la violence ?
Relisant Je
vois Satan tomber comme l’éclair et Achever Clausewitz, ces
« intellectuels » interprètent la pensée de Girard à nouveaux frais, ils
la voient comme une « promotion » de l’Apocalypse, une véritable
Révélation, et ils se disent : « Puisque nous y sommes, allons-y
franchement. » Le désordre est la voie du salut. Il est vrai que nous
sommes entrés dans l’Apocalypse, un peu, mais irréversiblement. De là à prêter
la main au Prince de ce monde, c’est aller un peu loin. Prendre le parti des Puissants
est une aberration. « Il a renversé
les puissants et élevé les humbles. » (Luc, 1, 52). Le pape François
l’avait rappelé à Donald Trump qui se prend un peu trop pour Dieu. Son
successeur, Léon XIV, semble le suivre sur cette voie. Lecteur de saint
Augustin, comme l’était René Girard (l’article du Financial Times le rappelle
justement), notre nouveau pape porte avec lui beaucoup d’espoirs.
La
lecture de Girard nous rapproche davantage de ce souverain du plus petit état
du monde que des grands marchands et des méchants guerriers qui auront disparu
quand le message chrétien continuera d’avoir un sens.
Une
lecture superficielle de René Girard est indigne. On peut le lire en s’amusant.
On peut aussi regarder le Retour du fils prodige de Rembrandt sans trembler,
ou écouter le Qui tollis de la messe en ut de Mozart sans pleurer.
*
How a little-known French literary critic became a bellwether for the US right.

Le buste de René Girard avec la casquette MAGA sur la tête fait froid dans le dos !!!
RépondreSupprimer