I.A. dévastatrice
Mon compagnon GPT
Salman Rushdie
Il y aurait, sur la planète, près d’un milliard
d’individus qui dialoguent avec un compagnon virtuel, c’est-à-dire un
« petit ami », un « confident », un « être »
immatériel qu’ils ont eux-mêmes conçu et « fabriqué » à partir de
l’I.A. et qu’ils considèrent comme leur conseiller, leur influenceur. La chose
en soi révèle une contradiction affligeante. Avoir pour ami une créature dont vous
êtes vous-même le concepteur, qui répond donc exclusivement à vos attentes,
sans esprit critique, sans conscience, sans morale, un miroir où vous vous
contemplez vous-même, avoir un labyrinthe de glaces comme « image de soi…
le concept même donne le vertige. Ce compagnon virtuel est décrit comme ayant
une empathie totale avec son client. Il ne s’agit évidemment pas d’empathie,
mais tout simplement de votre écho. Parler d’empathie est un artifice
(supplémentaire), une mystification qui sert à vendre ce type de produit*.
C’est de l’empathie virtuelle.
La
solitude de nos contemporains est telle qu’il leur faut combler leur vacuité
par ce leurre. Ironie de la modernité : au départ, les citoyens d’aujourd’hui
se revendiquent comme autonomes, ils se veulent « maîtres d’eux-mêmes
comme de l’univers ». En fait d’autonomie (celle-là bien virtuelle), ils
ne connaissent que le vide sidéral de leur personnalité sans attache vraie.
N’ayant rempli leur conscience que d’eux-mêmes, ils se retrouvent avec
un logiciel vide…
Cette
hypertrophie de soi est en fait une négation de soi. S’adresser à un
condisciple qui n’existe pas, c’est comme parler à un mort. Pire : un mort
qui n’a jamais connu d’existence… On comprend que certains clients de ces « agents
conversationnels » finissent par se suicider.
Dans la mythologie grecque, Écho était
une nymphe des montagnes, élevée par les nymphes, loin du monde, et instruite
par les Muses. Tombée amoureuse de Narcisse, mais incapable de lui faire part
de ses sentiments, elle mourut de chagrin. Que les dernières avancées de la
technologie numérique nous renvoient ainsi à des mythes de l’Antiquité est le
signe flagrant de l’archaïsme de la pensée moderne et de la régression que
représente ce qu’on appelle encore le progrès. La supercherie est énorme. Ou
bien s’agit-il, tout simplement, de la fin de notre civilisation ? Il n’y
a pas de quoi s’affoler. Ce qui va disparaître est ce que nous avons inventé de
pire.
** À partir de chatbots comme Replika, Dittin.ai, Sweet AI, Doubao, Glow, etc. On en trouve par
dizaines sur Internet.

Parfaitement d'accord !
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