Shakespeare

 

 

A lover’s eyes* 

A lover’s eyes will gaze an eagle blind ;
A lover’s ear will hear the lowest sound,
When the suspicious head of theft is stopp’d.
Love’s feeling is more soft, and sensible,
Than are the tender horns of cockled snails.
Love’s tongue proves dainty Bacchus gross in taste.
For valour, is not Love a Hercules,
Still climbing trees in the Hesperides ?
Subtle as Sphinx ; as sweet, and musical,
As bright Apollo’s lute, strung with his hair.
And when Love speaks, the voice of all the gods
Make heaven drowsy with the harmony.
Never durst poet touch a pen to write,
Until his ink were temper’d with Love’s sighs ;
O ! then his lines would ravish savage ears,
And plant in tyrants mild humility.
From women’s eyes this doctrine I derive :
They sparkle still the right Promethean fire ;
They are the books, the arts, the academes,
That show, contain, and nourish all the world.


Les yeux d’un amoureux font passer ceux d’un aigle pour         aveugles.

L’oreille d’un amoureux perçoit le moindre bruit,

Que même un voleur soupçonneux n’entendrait pas.

Le toucher de l’amour est plus doux, plus sensible,

Que ne le sont les cornes tendres des escargots.

Le goût de Bacchus paraît grossier devant la délicatesse 

de l’amour.

Pour le courage, l’amour n’est-il pas un Hercule,

Toujours prêt à grimper aux arbres des Hespérides ?

Raffiné comme l’est le Sphinx ; aussi doux et musical

Que le luth du brillant Apollon aux cordes faites de ses

 propres cheveux.

Et quand l’amour parle, les voix de tous les dieux

Enivrent le ciel de leur harmonie.

Nul poète n’oserait prendre la plume

Avant de l’avoir trempée dans les soupirs de l’amour ;

Ses vers peuvent ravir les oreilles les plus rétives,

Ils sèment dans le cœur des tyrans une douce humilité.

C’est des yeux des femmes que je tire cette doctrine :

Ils brillent d’un feu tout prométhéen ;

Ils sont les livres, les arts, les académies,

Qui enseignent, unissent et nourrissent le monde entier. 

Love’s Labours Lost, IV, 3, 331-350. 

* Exemple de préciosité (‘euphuism’) de la part de Shakespeare. On lui a souvent reproché son « maniérisme ».

 

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