Shakespeare
Notes de lecture
Où trouver l’authentique Shakespeare ?
Je lis plusieurs livres par an sur
Shakespeare. Le meilleur que j’ai lu dernièrement était la merveilleuse analyse
de Judi Dench qui a joué tous les rôles féminins du dramaturge. Son livre, The
Man Who Pays The Rent, ne semble pas avoir été traduit en français.
Le plus
souvent, je suis déçu. Presque tous se ressemblent. Probablement parce que les
auteurs se copient mutuellement. Alors, quel intérêt de publier un nème
essai si ce n’est pas pour apporter un éclairage nouveau, une intuition
différente, une sensibilité originale ?
Sans
dénoncer personne, voici ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut dresser
un « portrait » de Shakespeare. Quelles sont les trois erreurs à ne
pas commettre ?
1. D’abord essayer de
reconstituer une biographie de Shakespeare à partir des documents que nous
possédons encore. Et il y en a beaucoup ! Recenser les auteurs de son
époque, la politique de son temps, le mode de vie des Anglais à la fin du XVIe
siècle, les conflits religieux de la période élisabéthaine, l’économie, le
climat de l’époque, et imaginer que Shakespeare est la « résultante »
de toutes ces influences ; tout cela est une pure perte de temps et
d’énergie. Parce que, justement, Shakespeare échappe à toutes ses influences.
Il les a bien subies, mais il ne les a pas faites siennes, ou alors, il les a
tellement métamorphosées qu’on ne les reconnaît plus.
2. La deuxième erreur est de
croire que son succès inégalable tient à sa technique, son écriture si particulière.
Il serait le maître du décamètre iambique, le champion du pétrarquisme, de
l’euphuisme, etc. Lui qui se moquait de sa propre poésie (sonnets 21, 76, 103, et
bien d’autres). Il demandait qu’on s’intéressât à son contenu, pas à la
forme : ‘The worth of that is that which it contains’, « Ma poésie ne
vaut que par son contenu » (sonnet 74). Et puis, comment son génie tel que
lui aurait-il passé la barrière de toutes les traductions, et comment serait-il
devenu universel en écrivant la plus belle « poésie post-renaissance de
langue anglaise » ? Qui a vraiment accès au texte original ?
3. La troisième erreur est de
comparer son œuvre théâtrale à celle des autres, tous siècles confondus.
Il s’est bien sûr inspiré de Plaute, de Sénèque, un peu de ses contemporains, des
« miracles » moyenâgeux, aussi bien. Mais les critiques sincères
finissent par admettre qu’il a été très infidèle à ses modèles. Ses tragédies
ne sont pas des tragédies, ses comédies sont souvent noires, et beaucoup
d’œuvres sont inclassables !
Ces trois
erreurs reviennent à une seule et même « bévue » : vouloir aller
chercher ailleurs que dans Shakespeare ce que Shakespeare a voulu
faire, ou voulu dire. Je crois fondamentalement que Shakespeare s’est
suffisamment « révélé » à travers son œuvre pour qu’on l’y retrouve,
et qu’il est le meilleur critique de sa production. Mais les exégèses de bonne
foi finissent par admettre que Shakespeare en grande partie leur échappe.
Personnellement, dans mes différentes études sur Shakespeare*, je n’ai
fait que m’appuyer sur les textes, en comparant Shakespeare à Shakespeare, dans
son théâtre comme dans sa poésie. Je n’ai sûrement pas découvert tout
l’artiste, tout l’homme, mais pour le côtoyer au plus près, je me suis d’abord laissé
guider par lui.
Quelle
est la marge d’erreur possible avec mon « approche » ? Elle
n’est pas mince. Mais en renvoyant systématiquement à la parole de
Shakespeare, je laisse au lecteur la possibilité de décider si j’ai vu juste ou
pas.
Quant à
ma « subjectivité », elle est totale, je l’admets. J’admire tellement
mon poète, je me laisse transporter si loin par lui, il bouleverse tellement de
repères que je croyais intangibles, en un mot, il m’ouvre sur une telle
« grâce » de lecture, que je demande pardon à ceux qui n’ont pas
connu le même bonheur que moi et qui ne partage pas ma « profession de
foi ».
* 4 essais
chez L’Harmattan :
Shakespeare
et son double, Les
sonnets de Shakespeare à la lumière de la théorie mimétique de René Girard
(2011).
Le Désir
mis à nu, Le désir mimétique révélé à
travers le langage de Shakespeare dans les Sonnets
(2012).
Les Sonnets de Shakespeare, Édition bilingue commentée (2015).
Et William
devint Shakespeare, lecture
croisée des Sonnets et de l’œuvre théâtrale de William Shakespeare
(2019).

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