Empathie

 

 

La conscience élargie 

Selon l’« impératif catégorique » de Kant, l’individu doit toujours « agir de telle sorte que le principe de [son] action puisse être érigé en loi générale ». Mais il doit aussi « penser à la place de quelqu’un d’autre ». Hannah Arendt commente, dans La crise de la culture : « La faculté de juger repose sur un accord potentiel avec autrui. »  Et elle ajoute : « C’est de cet accord potentiel que le jugement tire sa validité spécifique. » « Le jugement n’est pas […] un dialogue entre moi et moi-même. »

   On ne saurait mieux définir l’empathie, qui n’est pas une faculté annexe de la pensée mais bien plus sûrement son fondement.

   Tout cela n’a évidemment rien à voir avec la « conscience augmentée » chère aux transhumanistes. Pour les champions futuristes de l’I.A., la pensée humaine est limitée, trop à leur goût. La preuve : trois ordinateurs basiques calculent plus vite que le premier prof de maths qui passe par là. Mon téléphone portable en « sait » plus que moi sur tous les sujets. Tous les ordinateurs et data centers réunis « forment » une intelligence tendant exponentiellement vers l’infini. Et les libertariens d’ajouter : confions la gestion de cette hyper-intelligence à une élite archi-minoritaire et archi-puissante et nous connaîtrons « l’âge d’or ». L’ère du surhomme rêvé par Nietzsche est proche de sa réalisation.

   L’obstacle à cette utopie est que ce « surhomme » n’aura plus rien d’humain. Ce sera un super robot, mais surtout un sous-homme, un homme à prothèses cérébrales dépendant des machines qui le maintiennent « en vie » ─ si c’est encore une vie. Ce sera une espèce de créature autonome mais sans empathie, c’est-à-dire un monstre. La réalité humaine ne se construit qu’avec de l’humain, selon le beau proverbe sénégalais : « Nitt, nittay garabam », « L’humain est le remède de l’humain. » 

   Et si nous voulons être « plus qu’humains », soyons-le ensemble. Les grands cerveaux de la Tech n’en veulent surtout pas. Cela consisterait à partager leur savoir. Ils veulent tout garder pour eux. Ils rêvent d’une humanité réduite à une élite « pensante » dominant quelques milliards de clones. Non seulement ils en rêvent, mais ils sont déjà à l’œuvre pour mettre leur programme à exécution. La Chine l’a imposé par la dictature. L’Amérique essaie la méthode libertaire. Quand viendra le temps où ces beaux rêves se réaliseront (avant bientôt), la désillusion sera totale à condition que nous soyons encore là pour nous en rendre compte.

 

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