Crise du désir (suite)

 


Accrophones 

La surmédiation 

« La technologie moderne accélère les effets mimétiques ; elle les répète à satiété et étend leur rayon d’action à toute la planète […]. Elle en a fait au demeurant une industrie fort respectable qu’on appelle la publicité. » (René Girard, Les Feux de l’envie, 1990) Mais l’effet mimétique se tarit. La recette a trop servi. Le désir a sans relâche besoin de renouveler son objet pour rester actif. Son combustible doit changer, enfler, se métamorphoser, sinon le désir mollit. L’accroissement exponentiel de la publicité, sur tous les médias, n’est pas le signe de son efficacité, mais l’inverse exactement, c’est le signe de son épuisement. Le désir ne fonctionne plus. Il faut, comme pour les drogues dures, constamment augmenter les doses.

   Il est caractéristique que dans notre société où le désir est à bout de souffle, les ingénieurs de la tech, au service des géants financiers toujours plus gourmands, aient conçu, mis au point, généralisé le téléphone portable, ses rézo socio, ses scrolls et autres bobines attrape-nigauds. Les « contenus » sont élaborés de telle sorte que l’adepte ne peut plus sortir du cercle infernal dans lequel il est tombé. L’addiction est pire que celle du tabac, elle est équivalente aux drogues dures. « Je » n’a même pas besoin de découvrir son désir, il lui est « donné » par un influenceur et toute une machinerie qui ne s’arrête jamais.

   La satisfaction du désir, qui ressemble au caprice enfantin, est instantanée et doit être renouvelée immédiatement. C’est la totoche à perpétuité ! Si l’individu, « enchaîné » à ce supplice de la roue, ne devient pas fou, il est à peu près certain qu’il a aliéné toute forme de liberté, toute espèce de perception intelligente de lui-même, toute conscience ! Les accros du téléphone, qui traversent la rue sans s’occuper du trafic, des passants, de la vie tout simplement autour d’eux, sont dans une prison pire que le château d’If, dont on sait que nul condamné n’est jamais sorti. 

   Cette infantilisation déconstruit ce qui est un pilier de la condition d’adulte : l’apprentissage de l’attente, la patience, ce sur quoi un désir s’appuie pour se changer en projet, en accomplissement. Même Mozart, génial à quatre ans, a été contrarié, sinon il n’aurait jamais composé son Requiem ni sa Flûte enchantée. À quatre ans, avec un téléphone portable, il aurait téléchargé des vidéos de musiques violentes et débiles qui auraient sans doute comblé son besoin insatiable de musique. Combien de Mozart sont-ils « assassinés » par la technologie et la concupiscence des geeks et des affairistes ?

   « Une grande idée, c’est d’ordinaire un sentiment qui parfois reste bien longtemps sans définition. » Dostoïevski

 

Référence : Crise du désir, L’Harmattan,

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/crise-du-desir/9008

 

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