Crise du désir
La
consommation de soi
Avant le XXe siècle et la publicité
envahissante, à quel moment le désir s’est-il « débridé » ?
La crise du désir commence au XVIIIe siècle en même temps que l’individu
occidental découvre qu’il peut s’affranchir de Dieu et libérer son désir. Il
croit son désir singulier, bien à lui, il vit avec lui, il ne vit bientôt plus que
pour lui. Le désir autonome est devenu la norme. Tristan Garcia explique (La Vie intense, 2016) : « La société européenne au XVIIIe siècle cesse de
promettre aux individus une vie après la mort, un au-delà, un salut. Ne leur
promettant plus autre chose, elle se met à leur promettre plus de la même
chose : non plus une autre vie, mais plus de la même vie ; non pas la
gloire de l’au-delà, mais l’intensité de l’ici-bas. » Les romantiques se
sont engouffrés dans cette brèche. Au XXe siècle, nous avons eu droit aux Années
folles, puis à mai 68 et son injonction : « Vivre sans temps
mort, jouir sans entraves ». Puisqu’il n’y a que moi qui existe, je dois me sentir exister jusqu’au bout. Prenant le
mot d’ordre au pied de la lettre, Kurt Cobain s’envoie en l’air à 27 ans. Dans
sa « lettre d’adieu » il cite Niel Young : ‘It’s better to burn out than it is to rust’, « Il vaut mieux
brûler tout de suite que de s’encrouter. » Barbara chante : « À
mourir pour mourir, je choisis l’âge tendre. » (1966) La « loi du
désir » impose de vivre vite, dans une recherche constante d’un surplus de
sensations, dans les sports extrêmes, dans la drogue, dans le sexe, dans toutes
les formes de violence.
Mais le désir s’émousse par répétition de la satisfaction ― ou par sa quête toujours insatisfaite. Les libertins l’ont compris dès le début. Alors, il faut renouveler les expériences, toujours la même au fond, mais toujours sous un nouveau visage. « Mil e tre », proclame Don Giovanni, fier de ses conquêtes féminines (da Ponte, Mozart, 1787). Cela tombe bien, il n’y a rien qui ne se prête mieux aux substitutions que le désir. Sade l’expérimente et ses émules reprennent mimétiquement ses préceptes. Nous sommes tous devenus, à quelque degré, des libertins. Devant le champ aplati de notre civilisation sans horizon, le seul exutoire à notre soif bientôt étanchée c’est le quantitatif : toujours plus, jusqu’à l’ivresse, jusqu’à l’annihilation, binge drinking ou la « biture express », la « défonce », la transe, qui est une caricature de transcendance. Le petit moi autonome « s’éclate » ― la ceinture d’explosifs n’est pas le choix des fanatiques d’aujourd’hui par hasard ―, et le plus souvent le petit moi succombe à la consommation de soi. Shakespeare parlait, déjà (dans ses Sonnets, 1609), de ‘self-substantial fuel’ en accusant W.H. de s’aimer à l’excès ─ on peut traduire par : « je suis mon propre combustible ».
(à suivre)

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