De la bêtise généralisée

William Hogarth (1697 – 1764) 

La dérision 

L’humour a à peu près disparu de nos pratiques. Il a été remplacé par la dérision, le « deuxième degré » (qui permet de dire n’importe quoi), la vanne, le bashing, la raillerie, le persiflage, la méchanceté loufoque (mais méchante quand même), autant de formes de persécutions qui dédouanent les persécuteurs à bon compte. Si vous voulez être franchement cynique, dites que c’est pour rire. Soyez carrément méchant et affichez LOL. Vous vous sentirez parfaitement innocent de votre crapulerie. Que les cibles de votre acrimonie soient des hommes politiques, des stars, des petits personnages qui passent comme des étoiles filantes dans le ciel médiatique, que les victimes soient consentantes, trop heureuses qu’on parle d’elles, même si c’est pour qu’on en dise du mal, tout ce qui passe entre les mains des amuseurs publics est, aujourd’hui, changé en bouillie. Cela est si peu drôle que les rires sont ajoutés aux shows et pour les live, les spectateurs sont promptés pour réagir sur commande ! Si quelque chose est bien dérisoire, ce n’est pas l’humour des comiques professionnels mais le vide de leur pensée. L’humour devrait être le produit de l’esprit ─ Molière en savait quelque chose ─, mais justement l’esprit a disparu. « On ne fonde, on ne refonde, on ne restaure, on ne restitue rien sur la dérision », disait Charles Péguy (Notre jeunesse, 1910).

   À mesure que la crise du désir s’est étendue, le fun a pris du galon. On pourrait croire que nous n’avons jamais autant ri qu’aujourd’hui. Amère illusion. C’est l’expression de la méchanceté qui s’est libérée. Le ricanement tient lieu de jugement. La raillerie, aujourd’hui, est devenu un business. Dans un essai intitulé Indignation totale (2019), Laurent de Sutter propose une analyse critique de « notre époque [qui] est celle du scandale généralisé. Du matin au soir, du bureau au bistrot et des vacances aux dîners de famille, il n’est de circonstance qui ne nous fournisse pas l’occasion de nous indigner. » Mais, commente-t-il, « dans la plupart des situations, notre indignation tourne en rond. Le logiciel de l’indignation travaille à sa propre justification, légitimation, et perpétuation. [...] Il ne s’agit à chaque fois que de rejouer ce qu’on prétend dénoncer. » Et Laurent de Sutter de conclure : « La démocratisation de la bêtise moderne éclate à son plus visible. »

  

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