C’est la rentrée
Contrôle continu
À l’origine, le contrôle
continu à l’école a été conçu pour faire faire des économies à l’état. N’organiser
que deux épreuves en fin de première, et quatre en fin de Terminale, coûte
moins cher qu’un bac complet sur deux années. Le bac en deux parties était encore
possible quand une petite élite passait les épreuves, mais avec la
massification de l’enseignement, le coût est exorbitant.
Évidemment, il n’est pas question de présenter cette réforme sous
l’angle économique. Il faut inventer des arguments
psychologiques : il y aurait moins de stress pour les élèves, dit-on, comme
si un contrôle étalé sur deux années diminuait l’angoisse. Il me semble, au
contraire, que les élèves sont sous pression continue puisque chaque
note compte, dès la rentrée de septembre en première. L’argument pédagogique
est complètement faux. On remplace l’enseignement par une série de tests. Pas
la place pour des exercices alternatifs, une approche différenciée, des formes
d’expérimentation, tout le monde suit le même programme et il est impossible de
sortir de ce carcan. L’éducation se réduit à un bachotage permanent. De
surcroît, grâce à l’informatique, les bulletins ne sont plus trimestriels, mais
quotidiens. Tout le monde, parents et enfants, peut consulter les performances
des chers petits au jour le jour, et examiner leur courbe de progression. Comme
si l’apprentissage suivait un tracé linéaire, selon un modèle type. À ce régime-là,
au lieu de me faire redoubler ma 7e et me donner une nouvelle chance (que j’ai
saisie et qui m’a ouvert la voie à des études brillantes au lycée), j’aurais
été réorienté à 10 ans, au vu de mes résultats chiffrés, vers un enseignement
court. Lequel ?
Le
but de l’enseignement étant dorénavant de préparer les élèves au
contrôle continu, quel temps reste-t-il pour l’initiative pédagogique, la
découverte, l’apprentissage long et mûri ? Si vous voulez organiser une
sortie pédagogique, c’est du temps perdu pour l’entraînement aux épreuves.
L’enseignement est devenu un parcours sportif.
Et
puis, il n’y a pas que les élèves qui sont sous contrôle continu,
les profs aussi. Les scores réalisés par les apprenants doivent être ouverts à
tous. Ainsi on peut évaluer la façon dont le prof travaille, la cadence de ses
contrôles, la « tenue » de sa notation ─ il sera sanctionné s’il est trop
sévère, cela compromet l’avenir du futur étudiant… Bref, toute la
« communauté éducative » vit sous surveillance. C’est le Meilleur des
Mondes.
Quand
j’exerçais encore, je ne parlais jamais de contrôle. Je
demandais aux élèves des essais. « Essai » dit assez bien
qu’on a le droit de se risquer, de se tromper, de se rattraper ensuite. Je
donnais les sujets (un grand choix de sujets) trois semaines à l’avance pour
laisser aux élèves le temps de préparer, d’approfondir leur production, de se
documenter… Et surtout de réaliser une œuvre personnelle, unique. Sur les
dizaines de milliers de devoirs que j’ai corrigés, je n’en ai pas eu deux
semblables. Un contrôle en une heure, sans document, représente quelle
capacité ? La seule capacité de subir ce genre d’épreuve, de se conformer,
d’être dans le moule.
De
plus, ma notation n’était jamais irrévocable. Après un premier
examen, par moi, du devoir de l’élève et mes nombreuses annotations, j’invitais
celui-ci ou celle-ci à me présenter son corrigé et c’est ce corrigé, avec sa
note améliorée, qui devenait l’évaluation définitive. Le travail était ainsi
bien plus approfondi et l’élève avait appris quelque chose de ses propres
erreurs. L’idée que la première note n’était pas un couperet sans appel
encourageait l’élève à s’améliorer. Il me semble que l’acte était éminemment
pédagogique. Il n’y a pas d’apprentissage sans évolution des acquis, avec ses
alternances de réussites et de revers. Enfin, chaque production de l’élève se
terminait par un dialogue entre elle ou lui et moi. Je me sentais dans mon
rôle, et j’aimais ça. J’ai toujours détesté être pris pour un distributeur de
notes.
Si j’enseignais aujourd’hui, comment parviendrais-je à contourner les
pièges du contrôle continu, son labyrinthe, ses chausse-trapes, ses
chantages ? L’idée de rendement, de tableau de performances, inspirée du
« monde du travail » d’aujourd’hui, est stupide. L’école ne
prépare-t-elle qu’à la future exploitation capitaliste effroyable qui attend la
prochaine génération ?
Au
lieu de réformer le bac, il serait plus judicieux de revoir les
méthodes d’éducation (notre système français est terriblement répressif,
négatif), il faudrait repenser les rythmes scolaires (aberrants tels qu’ils
sont encore), il serait bon de prévoir une approche plus personnalisée de
l’éducation avec un vrai dialogue entre élève et enseignant. Les notes
viendraient après.

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