La mémoire perdue

 

 

Que reste-t-il de nos amours ?

  

    Garder un accessoire pour me souvenir de toi

   Ce serait comme laisser la porte grande ouverte à l’oubli. 

 

   To keep an adjunct to remember thee
   Were to import forgetfulness in me
.

William Shakespeare, sonnet 122.

 

L’obsession de « matérialiser » notre mémoire est la pire des solutions pour calmer notre « angoisse de perdre ». Si l’invention de l’écriture a été une merveille qui perdure jusqu’à aujourd’hui, l’invention de l’imprimerie a déjà perturbé nos capacités naturelles de mémoire. Les « peuples sans écriture » il n’en reste plus beaucoup ont une mémoire infiniment plus développée que nos petits cerveaux civilisés. Après Gutenberg, ce qui était dans les livres n’a plus eu besoin d’être mémorisé, il suffisait de savoir retrouver « le livre où c’était écrit ». Les bibliothèques ont partiellement remplacé nos cerveaux. Avec la troisième révolution culturelle que représente l’informatique, nous pouvons désormais tout oublier, c’est dans le cloud !

   Quelle folie de confier ce qu’on a de plus précieux, son vécu, à un nuage… Les « nouvelles machines » qui sont censées remplacer « la fonction de conserver », comme le dit Michel Serres, sont plus destructrices de mémoire que les pillages des guerres antiques. D’après un rapport de l’UNESCO, plus des trois quarts des données qui ont été stockées informatiquement pour l’expédition Apollo et qui ont servi à l’expédition du premier homme sur la Lune, en 1969, sont bel et bien perdues, parce qu’en quarante ans et plus, les « nouvelles machines » se sont renouvelées, les systèmes ont changé et leur mémoire a été définitivement perdue. On ne pourrait pas, aujourd’hui, reconstruire la fusée à l’identique. Bien sûr, la technologie a évolué et nous n’avons plus besoin de procédés obsolètes. Mais, parce que nous n’avons plus de Pharaons à inhumer, faut-il détruire les Pyramides ?

   J’ai moi-même fait la douloureuse expérience de « perdre ma mémoire » matérielle. J’avais retrouvé, il y a longtemps, dans les réserves de mon beau-père, des films en 8 mm, datant des années 1950, qui me montraient Dany, mon épouse, enfant jouant dans le jardin de ses parents. Quelle merveilleuse émotion ! Dans les années 1970, j’ai filmé ma famille, mes filles, tous les événements qui me semblaient importants, en super 8. Avant de ne plus pouvoir trouver de projecteurs indispensables pour diffuser ces images, j’ai pris la précaution de tout transférer en cassettes vidéo. Je me suis rapidement rendu compte que cela n’avait qu’un temps et il m’a fallu tout « traduire » à nouveau sur des DVD. Je m’aperçois que la fin des lecteurs DVD est programmée. Il va falloir tout réenregistrer sur des disques durs… en attendant de n’avoir plus aucun ordinateur adéquat pour les lire. Mes petits-enfants ne retrouveront sans doute jamais leur grand-mère en images. Le temps efface tout. Ou plutôt, les scientifiques qui nous gouvernent ont planifié notre oubli.

   Il me reste encore mon journal, que j’ai commencé à écrire à l’âge de quatorze ans. Mais à part pour moi, pour qui a-t-il un sens ?

   Heureusement, j’ai une très bonne mémoire et l’âge n’est pas venu me la retirer. Je peux ainsi me « refaire le film » de mes quatre ans, de mon adolescence, de ma paternité, de mes heures heureuses en classe, de tous les spectacles que j’ai « donnés », avec ma guitare, avec les Sonnets de Shakespeare…

   William avait tout compris (sonnet 122) : 

   Or at the least, so long as brain and heart
   Have faculty by nature to subsist,
   Till each to raz’d oblivion yield his part
   Of thee, thy record never can be miss’d.
    

    

   À tout le moins, tant que mon cerveau et mon cœur

   Pourront naturellement subsister, et tant

   Qu’aucun des deux ne succombera à l’oubli,

   Le souvenir de toi ne sera pas perdu.

 

 

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