Notre coefficient émotionnel

 

 

Grégoire Duchevet, actuellement danseur à l’Opéra de Berlin 

Mémoire immatérielle 

La mémoire est immatérielle. Tout ce qui la fige (la photo, l’enregistrement, le cinéma, la vidéo) enlève l’essentiel : l’émotion. La matérialisation d’un souvenir, c’est son externalisation, comme une dépossession, or le souvenir n’a de valeur que dans le sentiment qu’il conserve, dans l’intime, dans le sensible. Et il est conservé longtemps si c’est un sentiment fort. Ce qui est bref est sans valeur. Instagram détruit tout ce qu’il touche.

   Passe encore pour un mariage filmé. On est content, des années plus tard, d’en retrouver les images. Mais un mariage, par définition, est un spectacle, le plus important se passe dehors, dans ce que l’on montre.

   Si une image est évocatrice, elle n’a d’intérêt que dans la sensation qu’elle réamorce. Cette photo de Grégoire dansant dans le salon n’est rien sinon la performance d’un petit garçon de huit ans qui rêve de devenir danseur.  Pour moi, elle est tout autre chose. Je me souviens du moment où je l’ai prise. Je me souviens de mon exaltation devant cet enfant qui refaisait, au même âge que moi, le même parcours de désir… Je me souviens que mon petit-fils me faisait cadeau de ce beau geste, parce qu’il savait que je le photographiais et c’est pour moi qu’il dansait. Toute l’émotion vécue alors ─ et elle était intense ─ n’est pas dans la photo. C’est moi qui la retrouve, c’est moi qui la réveille. Elle est donc dans ma mémoire, pas dans l’image.

 

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