Notre humanité

 

 

Il y a plus d’une façon de rire 

Si le rire est le propre de l’homme, il y a bien des façons de rire qui diffèrent parmi les hommes. Entre le rire méchant et la franche gaieté, les degrés sont multiples.

   La plus mauvaise façon de rire, c’est la moquerie, le mépris, la dérision. C’est une manière hypocrite de condamner quelqu’un, « l’autre », c’est un rejet authentiquement sacrificiel. « Mettez les rieurs de votre côté », et vous vous sentez parfaitement innocent du mal que vous faites. Ce rire se manifeste par des ricanements, des gloussements un peu nerveux, il se répand sur les plateaux de télévision ou à la radio, dans des émissions soi-disant comiques. Le comble de ce rire méchant est le rire sardonique, c’est le rire satanique de Lucifer, satisfait de ses méfaits.

   Très proche du rire satanique, il y a le rire de vengeance, particulièrement atroce. C’est le rire « compétitif », le rire piège : « rira bien qui rira le dernier ».

   L’ironie ressemble plus à un jeu de massacre qu’à une joyeuse farandole. C’est une moquerie proche de la raillerie, elle s’appuie souvent sur la caricature, elle est caractérisée par des « traits d’humour » qui sont autant de flèches blessantes. Elle est souvent sinistre, et après avoir ri, on ne se sent pas fier.

   Á un moindre degré se situe le ridicule qui repose surtout sur l’inadaptation d’un personnage à son contexte. Vous arrivez déguisé en coq à une soirée qui est au contraire « habillée ». Pour les Anglais, se couvre de ridicule celui qui n’a pas compris les codes, les conventions (sous-entendu : celui qui n’est pas « civilisé », c’est-à-dire britannique). Le ridicule peut être méchant, mais il peut aussi être assumé, si vous voulez vous distinguer du lot. C’est le cas de l‘excentrique (toujours un peu snob). Il peut ne s’agir que d’incongruité, mais en forçant le trait, on tombe dans le grotesque (qui lui aussi peut être agressif).

   Á un degré plus bas, mais aussi plus doux, on trouve la cocasserie, le burlesque, fortement teinté d’humour, et qui permet de se moquer de soi-même. Á ne pas confondre avec celui qui fait semblant de rire au moment où il profère une méchanceté. C’est un rire forcé, qui met mal à l’aise. Ce rire-là fonctionne avec la dérision (voir plus haut), et il est aussi agressif que l’autodérision qui est souvent hypocrite, comme un masque pour dissimuler sa propre méchanceté.

   Que dire des comiques professionnels ? Ils se répartissent dans toutes les catégories. Il y en a de vraiment méchants (je préfère ne pas citer de noms), mais il y a aussi de vrais génies. Je propose ici quelques exemples.

   Raymond Devos, d’une grande intelligence, avait reconnu qu’on « peut rire de tout mais pas de tout le monde ».

   Je pense aussi au clown Grock (disparu en 1959) et qui habillait son personnage maladroit et risible de toute la naïveté de l’enfance.

   Le génie suprême est évidemment Charlie Chaplin qui a réussi cet exploit de jouer toutes les victimes possibles ─ celui dont on devait théoriquement se moquer ─ mais qui n’est jamais tombé dans le rire victimaire, pleurnicheur. Les méchants restaient toujours sur leur faim.

   Á cette liste, non exhaustive, j’ajoute l’humour absurde, le ‘nonsense’  très britannique ou juif, dont les champions sont les frères Marx, avec une mention spéciale pour Harpo qui ajoutait à son personnage de clown perturbateur une touche de tendresse et d’enfance.

   Au bas de mon échelle ─ mais elle aurait dû se trouver en haut ─, on découvre le rire de gaieté, l’hilarité, le rire contagieux, le fou rire partagé. Il est éminemment mimétique, mais dans le bon sens. Il est très répandu en Afrique, dans ce qu’on appelle « la relation à plaisanterie ». Jamais méchant, toujours complice, c’est un rire qui réconcilie et non qui divise.

   Au sommet de tout se trouve évidemment le rire spontané des enfants, c’est la joie parfaite. Si ce rire est en plus celui d’un enfant africain, c’est un cadeau inestimable.

   N’est-il pas étonnant que nous naissions tous avec une formidable capacité de rire et que nous (Occidentaux) perdions cette qualité essentielle en vieillissant ? Il y a là quelque chose de troublant qui ne prête pas à rire.

   Avant de clore cette analyse succincte, je m’interroge : Jésus riait-il ? Poser la question paraît presque iconoclaste. Mais qu’elle soit iconoclaste justement est incongru. Bien sûr, Jésus riait. Sa complicité avec ses disciples était totale. Après une journée de prêches, de paraboles, voire de miracles, après des marches harassantes, il se faisait inviter chez un « sympathisant » et sa présence réjouissait tout le monde. Voilà la catégorie qui me manquait : la réjouissance. Elle est empathique, elle est proche de la vraie joie, c’est comme une communion en acte. Rien n’est plus proche du comportement de Jésus. Je déplore l’omission des évangélistes. On peut soupçonner qu’ils ne l’ont pas connu « de son vivant ». Dommage.

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