Pauvres enfants de la drogue
La consommation de soi
Éradiquer
la consommation de drogue ne passe pas par plus de répression (contre les
trafiquants), ni plus de prévention (contre les consommateurs). Un dealer
de chasser, dix le remplacent. Les bonnes âmes réclament plus de mesures
sociales. S’il s’agit de plus d’accompagnement, plus de présence des adultes
(parents, enseignants), la suggestion est bonne. Cela signifie des pères plus
souvent à la maison et moins au bureau (le Patronat est-il d’accord ?) ;
cela signifie aussi plus d’enseignants, davantage disponibles, cela va coûter
cher, et l’argent manque…
Recherchons les causes profondes
de l’addiction.
La première, c’est l’ennui.
Six heures à jouer du pouce sur un écran de verre, à voir défiler des contenus
débiles ou violents, à être spectateur d’un monde virtuel, un monde qui
n’existe pas, cela vous précipite dans le vide. D’ailleurs, c’est cette espèce
de vertige de l’inutilité qui attire. Il s’agit donc bien d’une
drogue.
La deuxième cause est celle de l’hypertrophie
du moi-je. Se droguer, c’est se consommer soi-même. Le monde étant
vide, l’individu autonome se persuade que ce qu’il ne trouve pas à l’extérieur
de lui, il pourra le trouver à l’intérieur. Double peine. Son
« intérieur » ayant été préalablement évacué par les médias, par le
bruit, par le stress commun, que voulez-vous qu’il trouve dans une caisse sans
fond ?
La troisième cause est l’angoisse de
la solitude. Dans notre civilisation de l’individu souverain détaché de
tout, les plus jeunes se retrouvent confrontés à eux-mêmes, sans barrière, sans
garde-fou, sans guide. Des followers mais pas d’amis. Des
modèles, des influenceurs à foison, mais pas de compagnon de route ! La
petite pilule magique, le snif, n’apportent rien. Ce sont des ersatz de
rien.
La quatrième cause est la compétition
forcenée entre les humains. La seule perspective offerte à la dernière
génération, c’est de gagner plus. Plus de quoi ? Plus d’argent pardi, et
rien d’autre. Or comme on constate que le magot est déjà entre les mains de
quelques-uns et qu’il est bien défendu, même cet idéal dérisoire n’a aucun
sens.
La cinquième cause est la perte complète de sens
du travail. Au mieux l’emploi est un moyen de subsistance. Mais peu de
personnes s’accomplissent dans leur travail, en ayant le sentiment de créer
quelque chose. De plus, dans notre économie financiarisée, la seule chose qui
travaille vraiment c’est l’argent (on y revient). Le salaire n’est rien en
comparaison des revenus financiers.
La sixième cause est évidemment l’absence
total de sens des choses qui nous entourent. Toute vérité a été changée
en opinion, toute opinion en jugement hâtif (« c’est vrai parce que je le
crois »), tout jugement en fake news. Le virtuel s’ajoute à l’insignifiant.
La septième cause est plus profonde et plus
invisible. Ou alors, personne ne veut la voir. C’est l’effondrement moral
absolu de notre civilisation, sans transcendance, sans grandeur, sans
dépassement de soi ─ sauf dans l’illusion du shoot. Les conservateurs
réactionnaires s’imaginent qu’il suffirait de « refaire comme
avant », en gros d’enseigner le catéchisme, pour que tout se redresse.
C’est ce monde-là que justement nous avons fui. Il a définitivement disparu.
Les « ultra-progressistes », de leur côté, poussent à toujours plus
de droits, toujours plus de liberté(s), plus d’autonomie. Ce sont exactement
les causes du mal. Voir ci-dessus.
Arrive ensuite, en compensation, le
goût du sacrifice. Tous leurs « comportements à risques »,
alcool, vitesse, drogues, sont autant de défis à la mort, pas pour la conjurer,
mais pour l’attirer sur soi. Dans notre jolie civilisation du confort et de la
solitude, on meurt de plus en plus tard, mais on « se » tue de plus
en plus tôt. Est-ce encore une de ces extraordinaires contradictions de notre
culture riche de ses différences ? Non, il s’agit simplement d’une inversion de
valeurs. On ne peut pas avoir dégradé la vie jusqu’à en faire un produit
marchand ordinaire et la proposer à notre désir.
Et de surcroît, la jeunesse est sommée
d’être notre repère, notre fanal. C’est à elle que nous voulons
ressembler. Où trouverait-elle des raisons de vivre ? La réponse est
courue d’avance : mais en elle-même,
que croyez-vous ? Vertige du vide, du labyrinthe en spirale, du
siphon. On prétend responsabiliser la
jeunesse et c’est l’insouciance qu’on lui demande de mimer. Elle est autonome,
mais elle a la charge de donner un sens à notre vieillissement. Jeunesse sans
braise qui ne s’enflamme plus, et nous voudrions qu’elle réchauffe nos cendres.
Quand elle s’étourdit de musique violente, quand elle perd conscience dans les
drogues faciles, que rejette-t-elle ? Elle repousse rageusement le masque
usé qu’on lui tend, comme pressée de passer derrière pour contempler ce qui
reste de ce qu’elle aurait rêvé d’être. Elle n’a pas d’autre ambition que
d’être virtuelle.


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