Crise du désir
Speed watching
« J’ai lu Guerre et Paix par
la méthode de lecture rapide. Ça parle
de la Russie. »
Woody Allen
Il m’arrive, tandis que je regarde une vidéo sur YouTube, de voir défiler les images à toute vitesse. J’ai compris que si mon doigt s’attardait inopinément sur l’écran, la vidéo s’accélérait, ce qui est particulièrement désagréable quand j’écoute un Andante de Mozart !
Il paraît que c’est le dernier truc à la mode pour les addicts des
médias. « Si je ne mets pas au moins × 1,5, je m’ennuie »,
déclare sans sourciller une étudiante. [source : Le Monde].
Même chose pour un message vocal : « J’écoute toutes mes notes vocales en ×
2, sauf celles de mes amants », dit une autre. Une étudiante sur France Info avoue : « C’est juste que le cerveau va
plus vite qu’avant. » Et elle se plaint que les profs à la fac ne parlent
pas assez vite. Une autre reconnaît : « Très honnêtement, pour tous les géants des réseaux
sociaux, les entreprises qui veulent faire de l’argent et qui veulent qu’on
passe plus de temps sur les réseaux, en regardant en × 2, on regarde proportionnellement deux fois plus
de vidéos, sur le même temps. » [source : France Info]
Le cerveau peut-il s’adapter à ce nouveau mode de perception ?
Évidemment, oui. Le cerveau s’adapte à tout. La mémoire est-elle adaptée à ce
genre de course de vitesse ? C’est moins sûr. Une autre étudiante
hésite : « Psychologiquement, c’est un peu dangereux parce
que c’est souvent très satisfaisant et c’est notre circuit de dopamine qui est
vrillé. »
Il s’agit, en fois de plus, d’un piège
numérique pour coller l’utilisateur à son écran. S’il regarde une imbécillité ─
ce qui est souvent le cas ─, le dommage n’est pas bien grand. Qu’en est-il de
la mémoire longue, de la conscience, de la pensée tout simplement ? Les médias ne retiennent plus
l’attention, ils la captent, ils la volent, ils la bloquent. Et les captifs
volontaires en redemandent.
Simone Weil avait vu juste : « La formation de la
faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des
études. […] L’attention est liée au désir.
Non à la volonté, mais au désir. » (La Pesanteur et la Grâce) Elle avait identifié le piège il y a
près de 80 ans. En cassant l’attention, en la pulvérisant, c’est le désir qui
se trouve endommagé. Le résultat est exactement le même que celui de la drogue
et de toutes les addictions dans lesquelles la « société moderne »
nous pousse. Ajoutez à cela l’Intelligence Artificielle, et vous allez tout
droit vers une société de zombies. Le rêve des geeks et des
marchands !
La crise du désir s’aggrave. Par l’accélération des vidéos, c’est
le temps qu’on cherche à tuer (ceci n’est pas une image). Et en tuant le temps,
on tue le désir. Car le désir a besoin du temps sur lequel s’allonger. « C’est l’attente
qui est magnifique », disait André Breton.

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