Hominisation en péril
Défaite de la pensée abstraite
La mise au jour des « cerfs-volants du
désert »*, de l’Arabie saoudite à l’Ouzbékistan, révèle une civilisation
datant d’il y a 9 000 ans, capable de pensée abstraite et de maîtrise
des symboles. On y trouve les traces des premières techniques, élaborées à
partir d’une probable invention de la géométrie, des traces d’art
anthropomorphe, des réalisations monumentales qui ne peuvent qu’être le travail
de collectivités parfaitement organisées.
Oui, l’hominisation est venue de la maîtrise de la pensée abstraite,
quand un dessin a suffi à l’homme pour se représenter un espace
immense, avant même l’invention de l’écriture.
Qu’en
est-il aujourd’hui de la pensée abstraite ? La maîtrisons-nous
encore ? Certes, elle est indispensable pour seulement mettre un satellite
sur orbite. Mais nous avons confié ce dur labeur à des ordinateurs, à l’Intelligence
Artificielle, et ce faisant, nous nous sommes comme retirés du processus. Pour
le commun des mortels, l’activité cérébrale est strictement réduite à la vision
d’images virtuelles (pas abstraites), du faux contenu, de l’imitation du réel,
un monde décalé dans lequel il n’est plus nécessaire d’utiliser ses neurones
même pour une simple soustraction ! Cette régression peut
s’apparenter ─ soyons pessimistes
─ à une
déshominisation, ou à un recul dans le processus d’hominisation toujours en
cours. Logiquement, cette dérive s’accompagne d’un renforcement des
superstitions, des crédulités les plus plates, en particulier de la
glorification des statistiques, c’est-à-dire la mise en chiffres de la pensée
et la fascination des nombres. Qu’est-ce qu’une accumulation de likes,
sinon une forme d’idolâtrie ? Et que dire de l’adoration fétichiste de la
sacro-sainte informatique ?
Il
y a soixante-dix ans, Hannah Arendt avait annoncé la Crise de la culture.
Nous y sommes ! Nous avons remplacé les œuvres par des produits (si
possible vendables), remplacé la culture par les loisirs (si possible
abrutissants).
Tout
cela est-il fatal, et dépend-il d’un déterminisme inévitable ?
S’agit-il d’une loi (perverse) de l’Évolution ? Pas du tout. Cela est le
fruit du travail de gros riches, des tyrans de la pensée ou des tyrans tout
court, les « puissants » tels que la Bible les décrit, une minorité
minuscule qui s’est approprié tous les leviers de commandes (médiatiques pour
la plupart). Pour se persuader qu’ils progressent vers le haut, ils poussent
tout le monde vers le bas !
Au
moins, sommes-nous intelligents ensemble ? La Noosphère
fonctionne-t-elle ? Même pas ! La massification de tout ôte sa chance
à la moindre nouveauté, à toute création authentique ; en écrasant les
personnes, elle annihile toute tentative de « commencement », et de
fait, nous reculons.
Pouvons-nous arrêter le processus ? Oui, en pensant seulement par nous-mêmes. Penser par soi-même, c’est « se mettre à son compte », comme le demandait Michel Serres, loin des IA génératives, loin de la pesanteur des idées formatées, algorithmées**.
*
Voir le documentaire passionnant Science Grand Format du 4 décembre sur
France 5.
**
Je sais, j’ai inventé le participe passé algorithmé. C’est exprès.

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