Shakespeare
Féminicide
Si l’on veut « décrypter » le
théâtre de Shakespeare à la lumière de nos idéologies contemporaines, on tombe
immédiatement sur des monstruosités. Othello risque de ne pas passer la
censure. Pensez donc ! Les trois personnages féminins de la tragédie se
comportent comme des petites dindes. Émilia, la femme d’Iago, ne comprend rien
à son couple. Elle se laisse abuser par un macho cynique et sans scrupule.
Bianca, l’entremetteuse, est une petite sotte. Quant à Desdémone, elle tombe
sous le charme viril du général Othello, tout auréolé de gloire militaire, et
puis surtout, il porte si bien l’uniforme ! Quand le vilain mari jaloux va
la tuer, est-ce qu’elle appelle le 3919 ─ Violences Femmes Info ─ pour obtenir du
secours ? Non, elle se comporte comme une oie blanche et se soumet au
sacrifice assez sordide du More déchaîné.
*
Je ne dis pas que l’œuvre de Shakespeare ne peut être comprise que dans
son contexte. Loin de là ! Mais il est clair que nous avons en partie
perdu le sens de la tragédie. Le « cas Desdémone » ferait
aujourd’hui un fait divers et soulèverait une flambée de protestations
féministes. Les réseaux sociaux seraient saturés de messages vengeurs.
Je ne regrette pas l’évolution des mentalités, et si les femmes sont
mieux défendues aujourd’hui, je m’en félicite. Mais pour autant, nous sommes devenus
incapables de comprendre la jalousie, et son déclencheur mimétique
(qu’Iago-Shakespeare manipule avec expertise). Ce qui intéresse Shakespeare,
c’est le processus qui conduit au sacrifice. Il « enquête » avant
que le crime ne soit commis ─ à la différence des polars, ou des journalistes,
qui arrivent toujours après le crime. Vu sous cet angle, Othello
est une tragédie qui nous alerte sur les dangers de nos propres pulsions, pas
un jugement post mortem comme le sont les commentaires médiatiques. Nous
sommes dans une autre perspective et en cela, Shakespeare est irremplaçable.

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