Moi-je, moi-je

 

 

Solipsiste 

Le solipsisme est une théorie philosophique selon laquelle la seule chose dont l’existence est certaine est le sujet pensant. Le solipsisme soutient qu’aucune autre réalité n’est certaine que celle du sujet qui pense.

   Le solipsiste est une figure éminemment moderne, que j’appelle l’individu selfique. « Tout ce qu’un solipsiste est en droit d’attendre de la société, c’est l’indifférence, et il l’obtiendra sans aucun doute s’il se conduit comme Meursault ou Teste », précise René Girard, dans Critiques dans un souterrain.

   L’exemple de L’Étranger est caractéristique, un modèle du genre. Comme le souligne René Girard, « le besoin de nier autrui est plus fort qu’il n’a jamais été. Mais le besoin inavoué de cet autrui est de ce fait même plus fort que jamais. » C’est cette contradiction, non résolue par Camus, qui fait de Meursault un personnage emblématique et fascinant. Mais Sisyphe est comme nous : il voudrait être seul, ne dépendre que de lui-même, et sans se l’avouer (ce serait se trahir), il a besoin des autres. D’où cette supplique désespérée, à la fin du roman : « il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » Qu’est-ce que Meursault aurait pensé ─ hypothèse absurde ─ si la foule avait été, comme lui, indifférente ? Il se serait vexé. Ce qui prouve qu’il n’est pas indifférent au jugement de la foule.

   La négation du lien, ce renoncement à ce fondement de la personne humaine, toujours liée aux autres, sont désespérants. Il s’agit d’une inversion morbide de l’amour du prochain. Faut-il que mes contemporains soient crispés sur ce précepte sublime pour le nier jusqu’à se faire mal ! Pousser la déchristianisation à ce point relève de l’obstination aveugle. « Le paradis, c’est les autres », préférait dire Michel Serres.

 

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