Shakespeare

 

 

Le silence de Shakespeare 

Shakespeare n’a pas laissé de traces. Rien dans son testament officiel, aucune mention de son œuvre immense. Il reste très peu de documents « de sa main ». Il a fallu sept ans (1616-1623) à ses fidèles, à ses anciens acteurs, à Ben Jonson et aux frères Herbert (dont William = W.H.) pour reconstituer son œuvre et la publier, incomplètement et bourrée d’erreurs. Et la question se pose : pourquoi Shakespeare n’a-t-il rien mis de côté, de son vivant, pour que ses épigones puissent authentifier son colossal ouvrage ? Pour ce qui est de la traçabilité, nous sommes réduits à des suppositions et terriblement frustrés. D’où la masse de sottises publiée après LUI, y compris cette idée saugrenue de l’avoir fait disparaître : il n’aurait pas existé. L’entourloupe est géniale. Se débarrasser de l’Auteur pour qu’il ne vienne plus se plaindre après, même après sa mort. Quand on ne comprend rien à un artiste, il suffit de dire qu’il n’a pas existé.

   Je crois que cette discrétion de la part de Shakespeare est volontaire. Par orgueil, un peu, pour ne pas avoir à se justifier auprès des petits. Par une forme de sagesse aussi. Cela me semble explicite dans le sonnet 71 :  


Ne portez pas mon deuil, à ma mort, plus longtemps

Que vous n’entendrez le sombre bourdon sonner… 


   La publication des Sonnets en 1609 a été plus ou moins clandestine. D’aucuns ont prétendu qu’il avait honte de sa relation homoérotique. S’il évoque parfois sa honte, c’est pour dire qu’il la jette par-dessus les moulins (sonnet 112) : 


Mais qu’importe qu’en bien ou en mal on me juge,

Vous tempérez ma faute et savez ma bonté ! 


   Je suis persuadé, pour ma part, que s’il reculait devant cette publication c’est qu’il savait, dans son immense intelligence, que son œuvre (les Sonnets spécifiquement) ne serait pas comprise. Et c’est très exactement ce qui est arrivé ! Il n’attendait pas cela pour vivre. Il a connu un succès sans précédent au théâtre et avait eu le temps d’amasser une petite fortune. Malgré tout, garder dans les oubliettes, et pour toujours (ce qui a failli arriver) l’œuvre dans laquelle il a probablement le plus donné de lui-même, quel courage et quelle lucidité !

   Si le Barde a renoncé à trouver un public pour ses Sonnets, pourquoi a-t-il aussi laissé à l’abandon les plus de quarante pièces qu’il avait écrites, faites jouer, financer, interpréter (un peu). Cet abandon est-il une étourderie ? Shakespeare était-il devenu Alzheimer à la fin de sa vie (il est mort à 52 ans, c’est plutôt jeune, même pour son époque) ? Je crois, j’avance, je suggère que le brassage gigantesque que représente son œuvre l’a épuisé ; il a donné la parole à plus de 1 200 personnages parlants, ils ont tous eu le loisir de dire ce qu’ils voulaient : à quoi bon ajouter son opinion, la sienne, sachant qu’une opinion (de plus) ne vaut jamais grand-chose ?



 

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