Shakespeare
La thèse de la « double interprétation »
Je me suis appuyé, pour toutes mes recherches, sur l’œuvre majeure de René Girard, Shakespeare. Les feux de l’envie. En particulier sur un point, celui de la « double interprétation » des pièces du dramaturge. Pour René Girard, Shakespeare écrit toujours « deux pièces en une seule : il propose consciemment aux diverses composantes de son public deux interprétations différentes de la même pièce, une interprétation sacrificielle à l’intention du parterre […] et une lecture non sacrificielle réservée aux happy few, la lecture mimétique, seule authentiquement shakespearienne. » En réalité, il y a souvent plus de deux niveaux d’interprétation dans les pièces de Shakespeare, et ces niveaux ne s’excluent pas, ils s’imbriquent, ils sont dépendants les uns des autres, ils « fonctionnent » ensemble. Il ne peut pas y avoir deux pièces, une pour ceux qui ne comprennent rien et une pour ceux qui comprennent tout. Car personne ne comprend le désir mimétique. La méconnaissance s’alimente de cette confusion. Je pense que Shakespeare a compris le piège de cette double face du désir-méconnaissance. Il en joue. Il l’expose. Mais il ne triche pas avec elle.
Cette hypothèse de la « double interprétation » est une fine
intuition de René Girard. Mais je crois que Shakespeare va plus loin que cela.
Il a compris que la « mauvaise interprétation » fait partie de
l’interprétation globale. Les deux, la bonne et la mauvaise, ne se juxtaposent
pas, elles se nourrissent mutuellement. C’est parce qu’il y a une mauvaise
interprétation du désir mimétique (dans la perspective de Girard et de
Shakespeare) qu’il faut montrer les deux en même temps, sinon aucune ne tient
la route. La « mauvaise » interprétation éclaire largement la
« bonne ». La conscience est le mot-clé : elle est le passage de
la mauvaise à la bonne interprétation.
Comment suis-je parvenu à ces conclusions ? Pas tout seul,
évidemment. Girard m’a beaucoup aidé, il a été mon guide, mais d’une certaine
façon, je l’ai dépassé, comme tout bon disciple. C’est surtout Shakespeare qui
m’a éclairé, quand je l’ai lu à la lettre, à la loupe, au mot près. Je suis
parti du postulat que Shakespeare ne se contredit pas. Ceux qui le prennent en
flagrant délit de contradiction se trompent lourdement. Ils sont venus avec leurs
contradictions et ils les mettent sur le dos de Shakespeare. Leurs
contradictions ou leurs préjugés, c’est la même chose. On ne dira jamais assez
le mal que Jan Kott a fait avec son Shakespeare notre contemporain. Dire
qu’il y a un Shakespeare marxiste, un Shakespeare freudien, un Shakespeare
existentialiste, un Shakespeare absurde (ou camusien) est une pure folie. C’est
du placage, comme on dit en ébénisterie.
Il n’y a qu’une lecture possible de Shakespeare et elle est
shakespearienne.
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