Shakespeare
Vanité des vanités
DUKE, as Friar. Be absolute for death
; either death, or life,
Shall thereby be the sweeter. Reason thus with life
: ─
If I do lose thee, I do lose a thing
That none but fools would keep
; a breath thou art,
Servile to all the skyey influences,
That do this habitation, where thou keep’st
Hourly afflict. Merely, thou art death’s fool
;
For him thou labour’st by thy flight to shun,
And yet runn’st toward him still. Thou art not noble
;
For all th’ accommodations that thou bear’st
Are nurs’d by baseness. Thou ’rt by no means
valiant,
For thou dost fear the soft and tender fork
Of a poor worm. Thy best of rest is sleep,
And that thou oft provok’st
; yet grossly fear’st
Thy death, which is no more. Thou art not thyself
;
For thou exist’st on many a thousand grains
That issue out of dust. Happy thou art not,
For what thou hast not, still thou striv’st to get,
And what thou hast, forgett’st. Thou art not certain
;
For thy complexion shifts to strange effects
After the moon. If thou art rich, thou ’rt poor
;
For, like an ass, whose back with ingots bows,
Thou bear’st thy heavy riches but a journey,
And death unloads thee. Friend hast thou none
;
For thine own bowels, which do call thee sire,
The mere effusion of thy proper loins,
Do curse the gout, serpigo, and the rheum
For ending thee no sooner. Thou hast nor youth, nor
age,
But, as it were, an after-dinner’s sleep,
Dreaming on both ; for all thy blessèd youth
Becomes as agèd and doth beg the alms
Of palsied eld; and when thou art old and rich,
Thou hast neither heat, affection, limb, nor beauty,
To make thy riches pleasant. What’s yet in this
That bears the name of life
? Yet in this life
Lie hid more thousand deaths
; yet death we fear,
That makes these odds all even.
LE DUC (déguisé en moine).
– Regarde la mort en face. Et la mort, comme la vie,
Te paraîtront plus douces. Raisonne ainsi avec la vie :
Si je te perds, je perds une chose
À laquelle seuls les fous tiennent vraiment ;
tu n‘es
qu’un souffle,
Soumis à toutes les influences du ciel,
Et là où je demeure, tu entretiens
Mon affliction. En somme, tu es l’histrione de la mort ;
Tu t’efforces, dans ta fuite, de lui échapper,
Tout en la poursuivant tout le temps. Tu n’es pas
noble ;
Et tous les arrangements dont tu t’accommodes
Sont nourris par la bassesse. Tu n’as aucun courage,
Et tu redoutes l’aiguillon faible et doux
D’un simple orvet. Ton meilleur repos, c’est le sommeil,
Dans lequel tu succombes souvent ; et tu ne crains rien
tant
Que ta mort, qui n’est rien de plus. Tu n’es pas
toi-même :
Car tu n’es faite que de milliers de petits grains
De poussière. Tu n’es pas heureuse !
Car ce que tu n’as pas, tu te débats pour l’avoir,
Et ce que tu as, tu le négliges. Tu n’es sûre de rien ;
Et tu changes de teint sous les effets étranges
De la Lune. Si tu es riche, tu es pauvre :
Car comme un âne ploie sous les lingots,
Tu portes tes lourdes richesses le temps d’un voyage
Et la mort t’en décharge. Tu n’as pas d’amis ;
Car tes propres rejetons, qui t’appellent Mère,
Ceux issus de tes entrailles,
Maudissent la goutte, la lèpre et le catarrhe
De ne t’avoir pas éliminé plus tôt. Tu n’as connu
ni jeunesse
ni vieillesse,
Mais quelque chose comme l’assoupissement d’après dîner,
Où tu n’as fait que rêver. Car toute ta brillante jeunesse
Finit par vieillir et guette l’aumône
En tremblotant ; et quand tu es vieille et riche,
Il te manque la chaleur, l’affection, l’énergie et la beauté
Pour jouir de tes richesses. Qu’y a-t-il donc
Dans cela qu’on appelle la vie ? Rien, en cette vie,
Qui ne cache plus de mille morts. Et pourtant nous
redoutons
la mort,
Qui aplanit toutes ces contradictions.
Measure for Measure, III, 1, 5-41.
*
Voilà comment on prête à Shakespeare un pessimisme intégral. Le discours du Duc est entièrement au second degré. Il ne prêche pas le renoncement, il teste la capacité de résistance et le désir de vie de Claudio qui a été condamné à mort. Mais il ne pense pas un mot de ce qu’il dit, ni Shakespeare non plus. D’ailleurs, le dramaturge a pris la précaution de le montrer déguisé en moine, ce qui indique clairement que le Duc n’est pas sincère, il n’est pas lui-même. Hélas, nos contemporains, abrutis de nihilisme et de philosophie absurde, croient se retrouver dans ce discours et ils y détectent des justifications à leur propre noirceur…
Mesure pour mesure a été écrite dans
la période sombre de Shakespeare, vers 1603.

Commentaires
Enregistrer un commentaire