Mimétisme affligeant

 

 

La transgression est « moderne » 

Dans un article intitulé Le bal des anti-sagesses, paru dans les années 1990, René Girard décrit ainsi le phénomène de transgression. Pour se sentir d’avant-garde, il faut, dit-il, « mépriser le bon sens, maudire les traditions les plus salutaires, se répandre en propos déments. »  Il faut aussi « vitupérer la sagesse en paroles, […] faire de vraies bêtises bien dangereuses et surtout, à tout instant, transgresser tous les tabous. » Les exemples abondent de telles manifestations de la transgression. Pour les plus jeunes, la tentation est grande de se défier dans des sports extrêmes. Le sport n’est d’ailleurs plus ici qu’un mot : un saut à l’élastique ou la traversée de l’Atlantique en kite-surf sont-ils du sport ? Tous les jeux débiles sont bons à prendre, à condition que le superhéros ait un spectateur pour témoin et qu’il voie jusqu’où l’audacieux peut aller trop loin. Un « exploit » solitaire est un fiasco, même pour un transgresseur autonome ! Commettez un acte violent et gratuit dans un lieu public, filmez-le, diffusez-le, vous êtes un héros. C’est Meursault à l’heure de l’Internet !

   Dans le domaine de la transgression, les « artistes » littéralement se dépassent. Les tabous se faisant numériquement de plus en plus rares, il devient difficile de choquer sur scène, dans les films ou dans les livres. Frustré de n’avoir plus de barrière à franchir, l’individu moderne autonome ne se sent plus exister. N’exerçant plus son audace, ne pratiquant plus l’outrage, il se morfond dans les conventions. Que faut-il briser pour sortir de la routine et rejoindre la cohorte bienheureuse des exclus ? Il est indispensable de se persuader qu’on va toujours plus loin que les autres. En matière de sexualité, par exemple, les artistes n’ont plus grand-chose à cacher. Aussi leurs « audaces » consistent-elles, la plupart du temps, à affirmer d’un air outragé que tous les tabous ne sont pas encore tombés. Grands sauveurs d’une humanité aveuglée par des siècles d’abrutissement judéo-chrétien, ils arrivent à temps pour nous libérer des vilains interdits qui nous aliènent, disent-ils. Et les voilà transcendés ! Ils créent de la censure pour pouvoir mieux prétendre qu’ils s’en moquent. Ils jouent encore à se faire peur, mais le grand méchant loup est mort (lui aussi) et les enfants ne rient plus !

   En matière de spectacle de la violence, le champ est encore plus largement ouvert. Il est facile de pratiquer la surenchère dans l’horreur banale, de la montrer et de s’en repaître. Le sang fait toujours son petit effet. Mais où est l’audace ? S’étourdir de la violence est l’acte le plus basique, le plus primitif, le plus arriéré qui soit. Nos artistes « modernes », en avance sur leur temps, comme ils le prétendent, auraient dû logiquement tourner le dos à ce genre de représentation depuis longtemps. Mais rien n’y fait. La « hardiesse » de certains d’entre eux est affligeante, tant elle relève d’une pensée niaise.

   Le monde politique n’est pas en reste. Et de nos « Insoumis » à Donald Trump, c’est à qui créera le meilleur buzz pour choquer. C’est la « théorie du pétard » : l’important est de faire du bruit.

   Admettons un instant qu’il n’y ait plus de tabou à transgresser (nous n’en sommes pas loin), que la transgression devienne obsolète, nous aurons un peu plus aplati notre horizon, nous aurons épaissi notre tristesse, nous aurons supprimé jusqu’à l’illusion d’un dépassement possible, nous aurons définitivement éradiqué la transcendance. La perspective en est si effrayante que les transgresseurs doivent constamment inventer de nouvelles transgressions à leur portée pour garder le goût de vivre (et protéger leur fonds de commerce). En poussant cette logique à son terme, on s’aperçoit que notre époque crée finalement plus de frontières qu’elle n’en franchit. L’idée qu’il n’y aurait bientôt plus de tabou paraît sacrilège et désespère les transgresseurs eux-mêmes. Il est iconoclaste d’affirmer qu’il n’y a plus d’idoles à brûler, que la transgressivité tourne à vide et que les transgresseurs à la fin nous ennuient ! Il n’y a plus de règles auxquelles il faille désobéir. Le désœuvrement nous guette.

 

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