Qu’y a-t-il dans mon miroir ?
Bête comme deux
Le manichéisme, le yin et le yang, tous
les « systèmes » binaires sont faciles à comprendre, mais ils sont
une fiction qui nous égare, une illusion qui nous console de la complexité du
monde et de notre difficulté d’accès à la vérité.
La binarité repose sur l’idée naturelle que la droite s’oppose à la
gauche, comme le jour à la nuit, et comme l’endroit à l’envers. Ces
illustrations sont si banales que nous concluons un peu vite que tout a son contraire
(à moins que ce ne soit l’inverse). Mais si nous voulons explorer la complexité
de notre état d’humain, tout se brouille.
La musique est bien faite de rythme et de mélodie, mais elle n’existe
qu’en associant ces deux composants, et les séparer fabrique un crincrin (le
rythme seul, sans autre combinaison : boum, boum, boum) ou succombe dans
le sirupeux ou l’ennuyeux (une mélodie sans cadence). Le rythme et la mélodie
ne s’opposent pas, ils n’ont de sens d’ensemble.
Les idées symétriques, apparemment équilibrées, séduisent mais c’est un
équilibre purement formel. Si l’on dit « Si tu veux la paix, prépare la
guerre », on met dans la balance des forces incompatibles. Voyez l’état du
monde.
On peut voir dans la vie deux « temps » : la jeunesse et
la maturité. Mais elles ne s’opposent pas, elles ne sont pas réversibles, au
contraire (sic) : j’ai à 80 ans une telle dose d’enfance en moi que
l’équilibre (si cher aux sagesses orientales) est introuvable. Et cela me plaît
ainsi.
Le statut de deux, coincé entre un (le singulier) et trois (le pluriel), est vraiment particulier. En anglais ‘both’ n’est pas la même chose que ‘the two of them’. La nuance entre ‘each other’ et ‘one another’ est incompréhensible pour un non anglophone. Le comparatif et le superlatif se disputent autour de deux. Ainsi dit-on ‘the better of the two’, mais ‘the best of them all’. On dit aussi ‘my elder brother’ si je n’ai qu’un frère, mais ‘my eldest brother’ dans une famille nombreuse.
Parmi les désastres qu’engendre la pensée binaire, il y a la conviction
que les sexes s’opposent, comme si la femme était le contraire de l’homme, son
inverse. Cette idiologie fait des ravages chez les talibans d’Afghanistan. Les
deux sexes sont parfaitement équivalents, j’allais dire identiques, et c’est
plutôt dans leur union, dans la fusion qu’ils se différencient. Et si ces deux
corps sont deux hommes ou deux femmes, cela ne change rien à notre nature
double et unique.
Les contraires sont souvent mal nommés. Simone Weil disait que le
contraire du mal, c’est la justice.


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