Double jeu

 

 

Pourquoi aimons-nous tricher ? 

L’IA est utilisée à grande échelle pour tricher. Mais tricher est avant tout un réflexe naturel. Même les animaux trichent, ils piègent leurs proies, ils dressent des leurres. La dissimulation par le pelage ou le plumage n’est pas un mimétisme bizarre, c’est le b. a.-ba de la survie.

   Évidemment, dans l’espèce d’espèce supérieure qu’est l’homme, la tricherie est un grand art. Elle est souvent admirée. Au lieu de réussir par son mérite, ou son talent, ou son expérience, on essaie de triompher en contournant les règles. Ce n’est pas toujours plus facile que de les respecter, mais la jouissance éprouvée est bien supérieure. On a l’impression d’avoir gagné plus qu’en jouant à la loyale.

   L’ennui, c’est que le tricheur attend que son adversaire respecte les règles. Sinon, « ce n’est pas du jeu ». « Quel malheur de ne jamais pouvoir trouver de voleurs qui soient honnêtes les uns envers les autres ! » soupire Falstaff (Henry IV 1ère Partie, II, 2, 28). Pour que la fake news fasse son effet, il faut que 4 millions de followers au moins la gobent. La traduction de « followers », c’est gogos. Le tricheur imite l’honnête homme, et il est fier de lui quand on l’a pris pour un honnête homme. Alors, pourquoi n’est-il pas simplement honnête ? C’est que le jeu de doubles (ou jeu de dupes) est un double jeu et le plaisir éprouvé est double lui aussi. L’imitation est un miroir grossissant. Surtout si l’imitateur passe pour un modèle ─ ce qu’il essaie toujours de faire.

   Le jeu peut être drôle et se conclure par un « tu m’as bien eu ». Il est plus pervers, et plus jubilatoire pour le tricheur, quand celui-ci peut se dire « je t’ai bien eu » sans se révéler. Mais un succès sans spectateur est bien difficile à mettre en scène. Tôt ou tard, le tricheur sera démasqué.

   La complicité du dupé est nécessaire à la duperie. Devant un prestidigitateur habile, tout le monde ne veut pas toujours connaître « le truc ».

   Reste le cas extrême du tricheur qui se ment à lui-même. Il croit ce qu’il dit, il devient ce qu’il prétend être. Yes, I’m a great pretender ! Étant son propre juge, il est incapable de juger de rien. Je dirai, pour paraphraser Camus, « il faut imaginer le schizophrène heureux ». À la condition quand même qu’il se persuade que son entourage le croit. Il ne peut jamais se passer d’un miroir. C’est le « rôle » des courtisans, ou des followers justement.

   Relire la fable Le corbeau et le renard.

 

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