IA
Un faux Balzac
(ou un faux
Michel-Ange)
Ayant demandé à l’IA de rédiger une fin pour
le roman inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, le résultat a été
jugé « bluffant » par les naïfs. La seule chose dont on peut être
certain, cependant, c’est que cette « fin » ne ressemble en
rien à ce que Flaubert aurait écrit lui-même. Alors, quel
intérêt ?
Si
l’on demande à la même IA de concevoir un roman de Balzac, il n’y a rien de
plus facile. Donnez-lui une ville de province dans les années 1840, une famille
dominée par un père acariâtre, des frères jaloux dont l’un s’en va « faire
fortune » à Paris, des ambitions, des revers et des amours contrariées, des
problèmes d’argent, etc. En un rien de temps, vous voilà avec un
« inédit » de Balzac. L’intérêt est toujours aussi nul.
Car les éléments déterminants de l’écriture, le contexte biographique sont
impossibles à restituer. À quelle époque Balzac aurait-il écrit ce livre ?
Était-il à ce moment-là en veine d’écriture ou en dépression ? Quelles étaient
ses rapports avec la comtesse Hanska, son épouse ? Tout ce qui est indécidable,
et qui fait le suc de la création, ne peut être reconstitué.
L’idée de base des partisans de l’IA, c’est qu’on peut refabriquer le
style à partir de bribes de citations… C’est revenir aux théories de la fin du
XXe siècle sur la priorité du langage. Cette hypothèse, qui sent
son structuralisme à plein nez, est ridicule. René Girard le dit clairement à
propos de Shakespeare, mais cela est vrai de tout bon écrivain, pas un copiste.
« S’imaginer qu’un écrivain comme Shakespeare ait pu passer sa vie
entière à représenter un désir totalement étranger à sa propre expérience est
d’une absurdité criante. […] L’implication d’un écrivain
dans son œuvre est souvent considérée comme quelque chose qui se
situe hors du champ de la critique. Cette notion d’implication personnelle n’a
jamais été si peu à la mode aujourd’hui, car elle se heurte à la conception
régnante de la littérature comme ‘‘jeu verbal’’. »
Le
problème avec la « création » de l’IA, en dehors du fait que c’est
une « solution » paresseuse, c’est qu’il n’y a personne
derrière. Une fois « l’inédit » publié, qui allez-vous
interroger sur les intentions de l’« auteur », ses attentes, ses
satisfactions ou ses frustrations ? Le livre fabriqué par la machine est
un objet. Or un roman, un poème, une pièce de théâtre sont bien
autre chose qu’un objet !
La Pietà
Bandini ou la Pietà aux quatre figures de Michel-Ange a
été achevée par un élève du maître, certes appliqué, mais un élève sans génie.
La quatrième figure, à gauche, est quelconque, sans expression. Michel-Ange
l’aurait-il connue, il l’aurait détruite immédiatement.
Évidemment, si vous ne faites pas la différence entre un vrai
Michel-Ange et un faux, si vous vous contentez de la « pâle copie »
du génie, l’IA a de beaux jours devant elle. Êtes-vous aussi peu exigeant avec
vous-même ?

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