Sortie de crise
Joie
Voir défiler, sur les divers réseaux,
les posts, les vidéos d’influenceurs bien intentionnés, tous plus
désespérés les uns que les autres, cela ajoute à la tristesse du monde. Je ne
suis pas, moi non plus, en retard dans la critique sévère de notre monde, et
comment il va mal, et comment les hommes de l’Anthropocène ont saccagé tout ce
qu’ils avaient le devoir de construire… Les lecteurs bénévoles de mon blog sont
témoins de mes coups de colère. Mais cela ne signifie pas pour autant que je succombe
à la spirale ambiante du déclinisme.
Je m’explique. Ouvrir les yeux sur le monde ne doit pas nous détourner
de l’essentiel : le rendre meilleur. Ajouter aux lamentations
pleurnichardes est le contraire de ce qu’il faut faire. Le monde est-il le pire
que nous ayons jamais connu ? Sûrement pas. Je pense souvent à ma mère qui
avait vingt ans (vingt ans !) à la déclaration de la Deuxième Guerre
mondiale… Ce fut probablement la pire période de l’histoire de l’Europe. Les
liens entre les humains paraissent dégradés, mais qu’étaient-ils
autrefois ? Le film Vivaldi et moi nous rappelle que les rapports humains, au
début du XVIIe siècle, étaient de pure soumission, nul ne pouvait sortir de sa
condition. Bienheureux sommes-nous de même pouvoir protester contre notre
sort ! Comparons-nous aux Chinois, aux Russes. Nos protestations même
ajoutent à la noirceur de notre environnement.
Où est la lumière ? Dans sa retraite désespérée, le poète
Friedrich Hölderlin osait : « Là où
croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Nous sommes, peut-être, plus
près d’une sortie de crise que nous le croyons. L’insatisfaction même que nous
éprouvons est le signe d’un désir jamais éteint. Redécouvrons le Sermon sur la Montagne, dans sa belle traduction de
Françoise Dolto (L’Évangile au risque de
la psychanalyse, II ) : « Quel bonheur pour ceux qui
sont en manque jusqu’au fond du cœur ! »
En 1938, ayant passé dix jours à Solesmes, du
dimanche des Rameaux au mardi de Pâques, en suivant tous les offices, Simone Weil
décrit une expérience unique. « J’avais des maux de tête intenses ;
chaque son me faisait mal comme un coup ; et un extrême effort d’attention
me permettait de sortir hors de cette misérable chair, de la laisser souffrir
seule, tassée dans son coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la
beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m’a permis par analogie
de mieux comprendre la possibilité d’aimer l’amour divin à travers le malheur.
Il va de soi qu’au cours de ces offices la pensée de la Passion du Christ est
entrée en moi une fois pour toutes. » (Attente de Dieu, paru en
1950)
Il n’y a pas de recette à la joie ─ tandis que le bonheur s’achète dans
les boutiques. Il y faut seulement une bonne disposition, ou comme le disait
Simone Weil, « un consentement ». Ainsi, le soir avant de m’endormir,
au lieu de prendre un bon livre, j’allume ma tablette, et je passe une heure
sur YouTube à écouter toutes les musiques du monde, à regarder toutes les
danses du monde, et c’est un ravissement. Des musiques andines aux danses
tibétaines, des koras africaines aux chœurs lettons, des harmonies des chorales
sardes aux danses effrénées de Bollywood, de Sidiki Diabaté à Mozart, l’univers
est riche d’une foule d’expressions artistiques plus belles les unes que les
autres. « Du
côté où il y a plus de joie, c’est là qu’il y a plus de vérité », disait Paul
Claudel.

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