Shakespeare

 

 

Dan son miroir 

Comment l’auteur se relit-il ? Existe-t-il une lecture objective. Même en sciences, il n’y a pas de regard objectif. L’objet étudié est un objet observé, pas un objet en soi. Edgar Morin, dans sa Méthode, en a beaucoup parlé. « Le monde est à l’intérieur de notre esprit, dit-il, lequel est à l’intérieur du monde. » (Introduction à la pensée complexe, 1991) Ce concept, appliqué à la littérature, fait exploser les bornes du rationnel. Nous sommes plus près de la physique quantique que de la physique de Newton. N’est-il pas merveilleux que de grands écrivains, comme Shakespeare, aient réussi à intégrer cette notion complexe dans l’élaboration de leur œuvre ? Au sonnet 77, Shakespeare-auteur interroge Shakespeare-lecteur en loccurrence, il se tutoie pour mieux se dédoubler. Extrait : 


Look what thy memory cannot contain,
Commit to these waste blanks, and thou shalt find
Those children nurs’d, deliver’d from thy brain,
To take a new acquaintance of thy mind.
   These offices, so oft as thou wilt look,
   Shall profit thee, and much enrich thy book.

 

Tout ce que ne pourra contenir ta mémoire,

Tu le retrouveras caché entre ces lignes,

Et comme des enfants sortis de ton cerveau,

Elles t’apparaîtront sous un angle nouveau.

 

Aussi souvent que tu regarderas ton livre,

Il sera enrichi pour ton meilleur profit.


    Ce travail d’autodéconstruction de la part de Shakespeare est proprement prodigieux. Comment n’est-il pas devenu fou, comme Nietzsche, Hölderlin, Nerval et quelques autres ? Il l’explique dans La Tempête où il tient la part belle à Ariel autant qu’à Caliban, ses deux « créatures ». Avant de réconcilier tout le monde sur son théâtre, il a fallu qu’il se réconcilie avec lui-même. Évidemment, il est passé par des périodes de doutes et de grande agitation. Le Roi Lear est aussi Shakespeare, et son bouffon avec !  Et aussi Timon d’Athènes, et Coriolan. Il a frôlé le gouffre. C’est ce Shakespeare, violent et désespéré, que tout le monde adore. Mais pour moi, celui qui suit, le Shakespeare qui reprend le contrôle de lui-même, est bien plus fascinant.    


 

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