Aimé Césaire
En
1975, j’avais mis en scène La tragédie du roi Christophe
avec
mes élèves du Prytanée Militaire de Saint-Louis du Sénégal
Le grand discours du
roi Christophe
― Je demande trop aux hommes ! Mais pas
assez aux Nègres, madame ! S’il y a une chose qui, autant que les propos
des esclavagistes, m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le
meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a
ni Blancs ni Noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, madame. Tous les
hommes ont mêmes droits. J’y souscris. Mais dans le commun lot, il en est qui
ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de
sommation, comprenez-vous ? À qui fera-t-on croire que tous les hommes, je
dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la
déportation, la traite, l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le
total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçu, plaqué sur le corps,
au visage, l’omni-niant crachat ! Nous seuls, madame, vous m’entendez,
nous seuls, les Nègres ! Alors au fond de la fosse ! C’est bien ainsi
que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de
là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons
remonter, voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arc-boute, le muscle qui
se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh ! la tête, large et
froide ! Et voilà pourquoi il faut en demander aux Nègres plus d’aux
autres, plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre
pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas. C’est d’une remontée jamais
vue que je parle, messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche !
Ah ! je demande trop aux Nègres !
La
Tragédie du roi Christophe
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