Shakespeare

 

LA TENTATION 

Avant la transgression, il y a la tentation. Pourquoi, en cas de tentation, au bord de la transgression, notre conscience ne nous retient-elle pas ? À quoi sert notre conscience ?

   Shakespeare a lumineusement exposé cette question dans Mesure pour mesure (acte II, scène 2). Résumé de la situation. Angelo se retrouve à remplacer le Duc de Vienne. Il doit juger le cas d’un certain Claudio qui a engrossé une jeune fille. La sentence prévue est la mort. La sœur de Claudio, Isabelle, vient plaider la clémence pour son frère. C’est une jeune novice. Elle plaide l’« égalité » de la faute, et implore la clémence d’Angelo.


ISABELLE. –              Allez au fond de vous-même,

Interrogez votre cœur de ce qu’il sait

D’une faute semblable à celle de mon frère : s’il confesse

Une certaine culpabilité naturelle, qui ressemble à la sienne,

Qu’il ne laisse pas votre langue prononcer un mot

Contre la vie de mon frère.


   Ceci est la transcription « scénique » de « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».

  Angelo croit qu’elle est prête à se sacrifier, et à offrir sa virginité contre la grâce de son frère… C’est le moment où Angelo vacille. Pas par banale perversité, mais parce qu’il éprouve tout à coup une espèce d’admiration, ou plutôt de tentation pour sa pureté, comme un désir mimétique pour cette pureté. La virginité même d’Isabelle est belle comme un sacrifice… La ligne entre le bien et le mal est extrêmement fine.

   Angelo est déchiré, il comprend que contre la tentation qui le submerge, sa conscience ne suffira pas : 


ANGELO. – Je me dirige tout droit vers la tentation,

Je marche à contresens des prières. 


   Il est conscient de la tentation, mais elle est ambiguë puisque ce qu’il aime dans Isabelle c’est sa vertu, c’est cela même qu’il désire posséder ! Comme si violer une vierge vous accordait une forme de virginité mimétisme infernal. Le monologue dAngelo porte sur « le désir de pureté », ou comment la sainteté déclenche les pires tentations du mal :


ISABELLE. – Que Dieu garde votre Honneur ! (Elle sort)

ANGELO. – Qu’il me garde de toi d’abord, et de ta vertu !

Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Est-ce sa faute ou la

mienne ?

De la tentatrice ou de celui qui est tenté, quel est le pire

pécheur ?

Ah !

Pas elle, elle n’est pas tentatrice ! C’est moi

Qui, couché près de la violette au soleil,

Comme une charogne, pas comme la fleur,

Me corromps à l’approche de la vertu. Est-il possible

Que la chasteté perturbe nos sens davantage

Que la légèreté des femmes ? Nous ne manquons pas de 

terrains vagues,

Avons-nous besoin de dévaster le sanctuaire

Pour y planter nos vices ? Ah, fi, fi, fi !

Que fais-tu, Angelo ? Qui es-tu ?

La désires-tu bassement pour la raison même

Qu’elle est pure ? […]

                                        Quoi ! est-ce de l’amour

Si je désire encore entendre sa voix

Et me régaler de ses yeux ? De quoi est-ce que je rêve ?

Ô ennemi retors qui, pour attraper une sainte,

M’offre la sainteté comme appât ? Aucune prostituée n’a 

jamais pu,

En jouant à la fois de son art et de sa nature,

Agiter mon humeur à ce point. Tandis que cette vierge pure

Me subjugue complètement.  


   Shakespeare a, je crois, pousser à sa limite le « cas de conscience » d’Angelo. Peut-être s’agit-il du double bind le plus infernal qu’on puisse imaginer. Et en même temps, Shakespeare montre que le péché (quand on a cédé à la tentation) est toujours une forme de sacrifice de l’innocence.

    

 


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