État du temps
Exister dans la durée
Le fonctionnement d’Instagram, et des
autres « réseaux », est une catastrophe relationnelle. Le temps y
est divisé en séquences de trois secondes (ou moins). Le scroll fait
défiler les images de manière délirante, immaîtrisable. L’humain (la
communication, la relation, le lien) se retrouve pulvérisé. Que reste-t-il de
mon expérience avec une personne humaine dans une rencontre de quelques
instants, agitée, bruyante, interrompue aussitôt qu’elle a eu la chance de se former ?
La (re)connaissance ne peut se faire que sur un temps long. Dans la
période où j’ai enseigné, il m’a quelquefois fallu des mois pour découvrir un
élève, sa vraie personnalité, sa singularité. Il ou elle restaient parfois
discrets, effacés, et à travers un devoir, ou une vidéo, je m’apercevais que
l’ado timide du fonds de la classe était un être délicieux, riche de sentiments
et de pensées originales.
La désagrégation de l’humain par tous les systèmes informatiques n’est
pas un accident, ni un dégât collatéral de la science. C’est le résultat délibéré
d’une action qui consiste à nier la personne humaine. Pourquoi cet
acharnement ?
Que des régimes totalitaires comme la Chine aient mis au point des
moyens de négation de la personne humaine, sur le modèle de 1984, cela
peut se comprendre. Mais que des citoyens de pays encore « libres »
se prêtent à ce jeu de massacre, qu’ils y trouvent du plaisir (en tout cas, une
addiction apparemment « euphorisante »), est presque
incompréhensible.
Il n’y a pas que la déréglementation économique qui pousse au désordre.
Il n’y a pas que le dérèglement climatique qui nous menace gravement. La
dérégulation humaine, la désintégration de l’Être dans un maelström
médiatique, dans un spectacle de fous, est bien plus inquiétante. L’Être
disparaît dans la représentation qu’il se donne à lui-même. C’est
fascinant et c’est coupable.

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