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Affichage des articles du janvier, 2026

Petite leçon d’anthropologie

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    Ceci n’est pas une apologie du christianisme   Le christianisme n’est pas une religion. Malgré l’institution « solennelle » de l’Église ─ « tu es Pierre et sur cette pierre... » (Matthieu 16, 18) ─ , on serait bien en peine de trouver un dogme, un commandement, un interdit, un rituel, une ébauche de liturgie, un anathème, une menace de châtiment, dans les propos de Jésus, qui serviraient de fondement à un culte. D’ailleurs, Jésus lui-même n’a jamais attendu un culte envers sa personne. Ses dernières paroles furent : « M’aimez-vous ? » Les premiers chrétiens sont partis de rien. Il leur a bien fallu, avec si peu d’instructions, s’organiser en communauté (le mot église veut dire assemblée ). Et c’est à partir de rien, ou presque rien, que se sont construit les Canons d’une « religion » qui a connu une certaine prospérité.    En s’affaiblissant, comme aujourd’hui, ce sont surtout le superflu et l’imagina...

Shakespeare

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  Johannes Moreelse (1603-1634)   Je ne désigne personne…   Thersites . The common curse of mankind : folly and ignorance.   THERSITES. – Le fléau coutumier de l’humanité : la folie et l’ignorance. Troilus and Cressida, Act II, Scene 3, line 27.   Troilus and Cressida, Act II, Scene 3, line 27.

Mimétisme affligeant

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    La transgression est « moderne »   Dans un article intitulé Le bal des anti-sagesses , paru dans les années 1990, René Girard décrit ainsi le phénomène de transgression. Pour se sentir d’avant-garde, il faut, dit-il, «  mépriser le bon sens, maudire les traditions les plus salutaires, se répandre en propos déments.  »   Il faut aussi «  vitupérer la sagesse en paroles, […] faire de vraies bêtises bien dangereuses et surtout, à tout instant, transgresser tous les tabous.  » Les exemples abondent de telles manifestations de la transgression. Pour les plus jeunes, la tentation est grande de se défier dans des sports extrêmes. Le sport n’est d’ailleurs plus ici qu’un mot : un saut à l’élastique ou la traversée de l’Atlantique en kite-surf sont-ils du sport ? Tous les jeux débiles sont bons à prendre, à condition que le superhéros ait un spectateur pour témoin et qu’il voie jusqu’où l’audacieux peut aller trop loin. Un «...

Parution Dernière

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    Les deux Guillaume   Traduire, c’est toujours trahir. C’est la faute originelle de toute traduction. Que dire alors d’une traduction en prose d’un texte écrit originellement en vers ? La poésie, et encore plus celle de Shakespeare, est faite pour être dite, et surtout entendue. La prose, même poétique, doit être reçue dans le silence. De la poésie à la prose, nous ne changeons pas seulement de « registre », nous basculons dans un autre univers.    Il s’est agi pour moi d’une réinterprétation totale, d’une réécriture, je dirais : d’une mise en scène toute nouvelle. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas essayer le « vers libre » ? C’est un peu ce que j’ai tenté de faire, tout en respectant scrupuleusement la composition de chaque sonnet.    Je ne cache pas que, pour la version définitive, je me suis inspiré du « verset claudélien », comme il est utilisé par Paul Claudel, notamment dans Tête d’Or . L...

Universels

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                         Visage de masque   « Visage de masque fermé à l’éphémère ». Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre .   « Et si ces vers qui célèbrent ‘‘un visage de masque fermé à l’éphémère’’ venaient à l’esprit d’un visiteur devant une œuvre africaine ou océanienne au Louvre, comment ne penserait-il pas alors à ce sourire qu’il est aussi venu voir, celui de La Joconde  ? » Souleymane Bachir Diagne, Les universels du Louvre .  

Déclin

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    Le néopaganisme   « Le néopaganisme veut faire du Décalogue et de toute la morale judéo-chrétienne une violence intolérable et leur abolition complète est le premier de ses objectifs. L’observance fidèle de la loi morale est perçue comme une complicité avec les forces de persécution qui seraient essentiellement religieuses. […]    Ce néopaganisme situe le bonheur dans l’assouvissement illimité des désirs, et par conséquent, dans la suppression de tous les interdits. » René Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair , Grasset, 1999.      La lutte contre la « morale judéo-chrétienne » a longtemps été l’apanage d’une certaine gauche, libertaire, anarchiste. À présent, elle est le flambeau des libertariens, très capitalistes. L’idéologie est venue d’Amérique et elle se répand jusque parmi les cathos réac’, style Bolloré. Qui s’est aperçu de cette inversion ? Qui dénoncera ce mensonge répandu par des soi-disan...

Mimétisme aggravé

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  Les médias : comme on en joue   Le roi d’Amérique (ou son bouffon, ils se confondent) envoie la baballe un peu loin, tous les jours dans une direction différente, et les journalistes, les analystes, les experts, les badauds et les gogos se précipitent derrière en courant. Qui sont les plus ridicules dans ce jeu sans règle ? Le lanceur de balle qui s’amuse comme un imbécile ? Ou les followers mimétiques (en français : les moutons) qui bavent comme des jeunes chiots ? Et avec cela, le bouffon n’est même pas drôle, il n’a aucun sens de l’humour.    

Shakespeare

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    Vanité des vanités   DUKE, as Friar . Be absolute for death ; either death, or life, Shall thereby be the sweeter. Reason thus with life : ─ If I do lose thee, I do lose a thing That none but fools would keep ; a breath thou art, Servile to all the skyey influences, That do this habitation, where thou keep’st Hourly afflict. Merely, thou art death’s fool ; For him thou labour’st by thy flight to shun, And yet runn’st toward him still. Thou art not noble ; For all th’ accommodations that thou bear’st Are nurs’d by baseness. Thou ’rt by no means valiant, Fo...

« Ma » ressemblance

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  Discours de Suède   « L’art […] oblige […] l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. »      Discours d’Albert Camus, le 10 décembre 1957, à l’occasion de la remise du prix Nobel de littérature. C’est cet Albert Camus que je préfère par-dessus tout.  

Inspiration

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  L’école des artistes   Quand on a demandé à Orson Welles, au moment du tournage de Citizen Kane , comment, à vingt-cinq ans, il possédait une telle maîtrise du 7 ème art, il a répondu que c’était John Ford qui lui avait tout enseigné. Il avait, en effet, visionné La Chevauchée fantastique 42 fois, il en connaissait chaque plan, et surtout il avait compris qu’il ne fallait jamais viser le réalisme. Quand une flèche d’un Indien part d’un côté et arrive n’importe où pour dégommer le cow-boy en plein galop, il n’y a aucune logique, mais il suffit que le spectateur y croie . La cohérence n’a rien à voir avec le rendu.    Encore faut-il que l’imitation ne ressemble pas au modèle. Sinon, c’est un plagiat. Comme l’a expliqué Jean Cocteau à propos de Raymond Radiguet : « Il a planté son chevalet devant La Princesse de Clèves et il a peint Le Bal du Comte d’Orgel . »     J’ai moi aussi cherché à connaître qui était le W.H. des Sonnets , le...

La violence et le sacré

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    Retour de la barbarie   Pour comprendre l’état du monde aujourd’hui, il faut relire Jules César de Shakespeare. En particulier, les deux premiers actes. Le dramaturge montre parfaitement comment la tyrannie s’est installée à Rome, et comment les Romains se sont laissés tyrannisés (« servitude volontaire », dira La Boétie), acte I scène 3, 103-105 :     Cassius . And why would Caesar be a tyrant then ? Poor man ! I know, he would not be a wolf, But that he sees the Romans are but sheep.   CASSIUS. ─ Et pourquoi César serait-il un tyran ? Le pauvre ! Évidemment, il ne serait pas un loup S’il ne constatait que les Romains sont des moutons.        Un peu plus loin, voici comment Brutus définit la tyrannie (II, 1, 18-19) :   Brutus . The abuse of greatness is, when it disjoins Remorse from power.   BRUTUS. ─ Ce qui distingue la grandeur de l’abus           ...

Poésie

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  Arthur Rimbaud , Mauvais sang,  Une saison en enfer , avril-août 1873.   Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.      Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.

Conformité

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  Uniforme masculin   Comment expliquer que le costume des hommes n’ait pas évolué depuis plus de cent ans ? Même veste, même chemise, même cravate. Même tenue neutre et peu séduisante. Quel puritanisme a poussé à cette uniformisation stricte des vêtements ?    Je parle de la tenue « officielle » des hommes « officiels ». Pendant le même temps, les femmes, les jeunes, les enfants ont connu des modes plus ou moins attrayantes, mais des changements significatifs quand même. Comment les machos se sont-ils laissé imposer un accoutrement aussi standardisé ?  

Shakespeare

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  La thèse de la « double interprétation » Je me suis appuyé, pour toutes mes recherches, sur l’œuvre majeure de René Girard, Shakespeare. Les feux de l’envie . En particulier sur un point, celui de la « double interprétation » des pièces du dramaturge. Pour René Girard, Shakespeare écrit toujours « deux pièces en une seule : il propose consciemment aux diverses composantes de son public deux interprétations différentes de la même pièce, une interprétation sacrificielle à l’intention du parterre […] et une lecture non sacrificielle réservée aux happy few, la lecture mimétique, seule authentiquement shakespearienne. » En réalité, il y a souvent plus de deux niveaux d’interprétation dans les pièces de Shakespeare, et ces niveaux ne s’excluent pas, ils s’imbriquent, ils sont dépendants les uns des autres, ils « fonctionnent » ensemble. Il ne peut pas y avoir deux pièces, une pour ceux qui ne comprennent rien et une pour ceux qui comprennen...

Mimétique, parallèle, symétrique

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    Défête et défaite   Le contraire d’une « victoire » est une « défaite ». Le mot vient du verbe défaire. Comme on dit d’une armée vaincue qu’elle a été défaite. Vaincre signifie alors : casser, détruire, démolir, abattre, pour ne laisser qu’un champ de ruines. La victoire, le plus souvent, consiste à vaincre, c'est-à-dire à réduire l’adversaire à rien. Joli tableau ! Sauf s’il s’agit d’une victoire sur soi-même. Mais pour vaincre l’adversaire, il faut le laisser en état de ne plus pouvoir agir. Dans notre pensée binaire, gagner est toujours associé à faire perdre. Gagne-t-on jamais ensemble  ?      Si l’on prend maintenant le mot « victoire » au sens de « fête » (« la victoire en chantant… »), son synonyme (pas son contraire) est « défête ». Étrange homophonie. De quelle défête la fête de la victoire s’accompagne-t-elle ?  

La planète chauffe

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    Data Centers en Irlande   Il y a officiellement 122  data centers  en Irlande du Sud. Ils consomment la moitié de l’électricité du pays. 60% de l’électricité est d’origine fossile. La production d’électricité en Irlande a atteint 2587,04 gigawattheures en octobre 2025. Les émissions de CO 2  liées à l’énergie de la République d’Irlande représentent 6,12 tonnes par an par habitant (contre 4,14 tonnes en France, pour comparaison). Malgré une légère baisse des émissions en 2025, par rapport à 2024, le coût énergétique de l’informatique, et plus particulièrement de l’IA, est proprement exorbitant. Ceux qui prétendent « dématérialiser » l’information, comme si elle était innocente comme l’air qu’on respire, sont de gros menteurs. Ceux qui poussent à toujours plus d’informatisation, toujours plus d’IA, poussent en même temps la planète toujours plus près du gouffre.    Et à quoi sert vraiment l’informatique dévoreuse d’énergie...

Portfolio

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LARMES   « Vous qui regardez tout de vos yeux toujours ouverts, votre lucidité ne se baigne-t-elle jamais de larmes ? » Michel Serres              

Les malveillants

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    Wikipédia en danger   À sa création, en 2001, j’ai été un peu dubitatif quant à la fiabilité de Wikipédia. Je craignais surtout que l’anonymat des rédacteurs-relecteurs du site ne soit cause d’irresponsabilité. J’ai eu tort. Le contenu de Wikipédia demeure sérieux. Et les bénévoles qui servent cet outil d’information sont exemplaires. Mais le site est en danger.   L’intelligence artificielle peut-elle tuer Wikipédia ? Moins de lecteurs, plus de tentatives de manipulation, des contenus générés en masse qui surchargent de travail une communauté bénévole déjà fragile… À l’aube de ses 25 ans, l’encyclopédie collaborative reste un pilier du web libre, mais l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle (IA) met son modèle humain, économique et démocratique sous pression. […] Car si aujourd’hui l’encyclopédie collaborative la plus consultée au monde a gagné sa légitimité, elle est par la même occasion devenue une cible. «  Wikipédia se retrouve au cœur...