Éducation

 

La beauté s’enseigne-t-elle ? 

Comme le système tend vers l’efficacité (peut-être), on peut se demander s’il y a encore place pour une préoccupation aussi futile et dérisoire que la recherche de la beauté. Quid des enseignements artistiques ? En bonne logique, ils sont périphériques, ou tout simplement hors circuit. La musique et les arts graphiques sont marginaux au collège, facultatifs ou optionnels en lycée, autant dire qu’ils n’ont pas droit à l’existence. Leur enseignement hors les murs de l’école est toléré, à la condition expresse que cela n’entrave pas le travail scolaire. Combien d’enfants ont arrêté de prendre des cours de piano ou de violon pour pouvoir se consacrer aux sciences exclusivement ? Trop de travail, on ne peut pas mener plusieurs types d’étude en même temps, dit-on. Mais pourquoi, dans ces conditions, privilégier ce qui dégoûte ? Quel enfant oserait dire, devant un aréopage d’adultes convaincus du bien-fondé de leurs exigences, qu’il arrête de faire des maths pour se consacrer dorénavant au saxophone ?

   Comment un peuple aussi épris d’esthétique que le nôtre a-t-il échoué dans sa mission d’éducation ? Pour technicienne qu’elle soit, notre civilisation peut-elle se passer impunément de la beauté ? L’art, comme l’amour, est interdit d’enseignement. Quand je décore ma salle avec des images, quand j’accompagne mon cours avec de la musique, je prête à sourire. Si je choisis comme thèmes d’étude Mozart, l’eau, le coup de foudre et le premier amour, le jeu, on ne me prend pas au sérieux. Si j’exige que la phrase de réemploi soit non seulement grammaticalement correcte, mais aussi poétique, je passe pour maniaque. Quand je donne un essai à rédiger, je ne veux pas seulement qu’il soit logique, je veux aussi qu’il soit drôle, émouvant, sincère, inventif, personnel, nouveau. Je veux être séduit avant d’être convaincu. Le plus souvent, le contenu m’importe moins que la forme qui l’exprime. Avant de noter la qualité de l’anglais dans un devoir, je note sa présentation. Si, à sa lecture, je n’ai pas été ému, ni distrait, ni amusé, ni surpris, j’ai le sentiment d’être inutile : une machine à traitement de texte me remplacerait efficacement et à moindre coût. L’école semble avoir renoncé, depuis longtemps, à éduquer la sensibilité. J’ai, pour ma part, choisi la voie opposée. J’ai besoin de beauté, de raffinement, d’élégance, de plaisir, d’harmonie ─ j’ai surtout besoin de partager le goût du beau, la saveur même de la vie.

 

Extrait de mon essai Le Maître des désirs.

  

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