Refoulement et méconnaissance
L’amour du mensonge
« Ce sont des aveugles qui
guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux
tomberont dans le trou. »
Matthieu 15, 14.
Nous détestons à ce point le monde que
nous lui préférons une image virtuelle. Nous sommes responsables de
l’Anthropocène. Cette vérité saute aux yeux de tous et nous montre que le bilan
de deux siècles de « progrès » tient en une série de crises
dont nous ne voyons pas les issues : crises écologique, économique,
énergétique, sociale, éducationnelle, culturelle, religieuse, migratoire. La
liste est affolante. Pour quelques consciences bien décidées à remédier au mal
que nous avons commis ─ ce « péché terminal » comme l’appelle
Michel Serres ─, la majorité des humains d’aujourd’hui préfèrent baisser la
tête et continuer de jouir des derniers cadeaux que nous offre la Terre.
Mais l’Apocalypse est de plus en plus visible (ou de plus en plus
sensible quand il s’agit de l’élévation de la température). Alors, pour ne pas
le savoir, nous avons besoin de « divertissements »,
au sens pascalien du terme. De plus en plus de divertissements ! Le
divertissement est l’occupation principale de nos contemporains. Réalité
virtuelle, fake news, réseaux sociaux saturés de sottisiers en tous
genres, selfies nombrilistes, contre-vérités et mensonges éhontés, IA,
discours politiques bourrés de mystifications. Le divertissement est devenu une
industrie. Un de ses champions, Elon Musk, vante aussi bien le droit au
mensonge sur son réseau X qu’il nous fait croire à une possible vie sur Mars
dans un proche avenir. Elon Musk est fou, mais il est logique.
Teilhard de Chardin avait prévenu : « La grande et secrète
préoccupation de l’Homme moderne est beaucoup moins de se disputer la
possession du Monde que de trouver le moyen de s’en évader. » Ne
supportant plus le monde réel que nous avons construit de nos mains, nous
sommes en train de nous projeter dans un monde parallèle ─ est-il plus
beau ? ─, et nous nous y jetons les yeux fermés. Plus le message est faux,
plus les followers se ramassent à la pelle. Pour les algorithmes qui
nous gouvernent, c’est même cela la vérité : la statistique vaut
preuve.
La raison, minée par les contre-vérités, est en train de sombrer dans
une forme de chaos. La Raison qui, selon Hegel, « gouverne
le monde », est défaillante. Pour le philosophe, « l’histoire universelle s’est déroulée
rationnellement », il suffit de l’analyser. Qui comprend encore
quelque chose à ce qui se passe autour de nous ? Notre
conscience, cet outil exceptionnel qui nous rend « supérieurs » aux
autres animaux supérieurs, était jusque-là l’outil de notre délivrance. Qu’en
avons-nous fait ?
Qu’est-ce que le divertissement ? C’est l’engourdissement des
consciences. C’est l’aveuglement de la raison. C’est une forme d’euthanasie,
une « fin de vie » sous antalgique, sans souffrance. Que demande le
peuple ?
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