L’art du pardon
Let
your indulgence set me free
Ce sont les derniers mots de la dernière pièce de
Shakespeare. Il signe son œuvre par une dernière prière. Les termes en sont
parfaitement explicites. La Tempête, Épilogue :
Unless I be reliev’d by prayer,
Which pierces so, that it assaults
Mercy itself, and frees all faults.
As you from crimes would pardon’d be,
Let your indulgence set me free.
[…] ma fin
est désespoir,
À moins que
je ne sois secouru par la prière,
Qui est si
puissante qu’elle désarçonne
La pitié
elle-même, et délivre de toutes les fautes.
De même que
vos péchés vous seront pardonnés,
Accordez-moi
votre clémence, et je serai libre.
Ma
traduction n’est pas tout à fait satisfaisante. Au lieu de clémence, il
vaudrait mieux dire pardon. Et il faudrait préciser que c’est justement
« votre » pardon qui « me » rend libre. Sinon, je reste
éternellement attaché aux fautes que j’ai commises, aux torts que j’ai fait
subir, au mal dont je suis responsable. « Votre » pardon (ici
collectif) « me » libère de mes fautes et de mes manquements. Il peut
soulager ma conscience.
La
plupart des lecteurs-auditeurs de Shakespeare ne comprennent pas cet envol
merveilleux du poète-dramaturge vers la liberté. Ayant écrit-dit cela, il se
retire à Stratford, il abandonne le théâtre, l’écriture, il jouit de ses
propriétés et de sa famille qui l’entoure. Surtout, il n’a plus rien à prouver,
il a dit l’essentiel. C’est que la formule n’est pas seulement belle, dans sa
simplicité. Elle est existentielle. Car le plus important n’est pas de demander
pardon, mais de l’accepter. Comme si se libérer de ses liens coupables
était une punition. Alors que c’est une bénédiction !
Avec cet
« envoi », Shakespeare règle ses dettes avec son public, avec le
monde, il ne sent plus redevable de rien. Ce repli sur lui-même peut paraître bien
égoïste, mais il ne s’agit pas d’un égoïsme qui exige tout des autres pour ne
rien rendre, c’est un effacement, une excuse polie, une révérence élégante. Shakespeare
va plus loin qu’« aimer son prochain ». Il accepte d’être aimé.
Ce salut est un accueil. C’est un « lien qui libère ». C’est une
boucle qui ne sert pas. C’est un nœud doux comme une caresse.

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