Girard-Shakespeare

 


Les clés de la conscience

  

« Pourquoi le poète [ou dramaturge] ressentirait-il de la fierté à l’idée de fournir à la foule des victimes de substitution ? »

René Girard, Shakespeare. Les Feux de l’envie.

 

L’auteur de tragédies, autant que de comédies, jette en pâture à la foule, à ses spectateurs, des monstres à dévorer. De cette catharsis, les spectateurs ressortent comme innocentés, et il n’y a pas pire illusion ! La catharsis est littéralement une purge de l’âme. Quand on y pense, Iphigénie, de Jean Racine, est le récit d’un père infanticide. L’Avare, de Molière, nous présente un père qui ne vaut guère mieux : il est prêt à sacrifier sa fille pour remplir sa cassette déjà pleine ! Et nous sortons du théâtre indignés et convaincus que nous sommes à mille lieux de telles horreurs.

   Comment l’auteur joue-t-il avec notre naïveté ? Quelle jouissance en tire-t-il ? Quel savoir possède-t-il de l’obscurité de nos âmes pour s’en servir sans nous le révéler ?

   Shakespeare, évidemment, est aux antipodes de ce schéma classique. Dans ses premières pièces, il sait nous captiver avec la violence qu’il met en scène. Son Richard III est un modèle du genre. Mais trouve-t-il ce plaisir indécent ou un peu trop facile, il évolue rapidement, et à partir d’Hamlet, son milieu de carrière, il nous donne les clés du scénario en même temps qu’il en expose tous les ressorts. Othello est bien plus fascinant que Richard III.  Et surtout beaucoup plus honnête.

   Comment, étant mis en cause comme nous le sommes, ne rejetons-nous pas Shakespeare tout entier ? C’est le secret de son art. Et en même temps, ce n’est pas un secret, puisqu’il nous le révèle : 

                     Go to your bosom ;
Knock there, and ask your heart what it doth know…

 

                  Allez au fond de vous-même,

Frappez, et interrogez votre cœur de ce qu’il sait…

 

      …fait-il dire à Isabelle dans Mesure pour mesure. L’image est magnifique. Shakespeare nous amène jusque devant les portes fermées de notre cœur, de notre conscience, il pose les clés devant, il se retire et espère que c’est nous qui allons ouvrir la porte.

 

 

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